Le confort de l'urgence

Réfléchir ? Impossible, on travaille.

Le confort de l'urgence Réfléchir ? Impossible, on travaille.

Quand l’urgence perpétuelle empêche de penser

Nous n’avons pas le temps de réfléchir : il y a trop de dossiers. Et s’il y avait aussi trop de dossiers parce que nous n’avons pas le temps de réfléchir ?

Reste une question plus dérangeante : être débordé ne permet-il pas aussi d’éviter de se demander si ce que nous faisons fonctionne ? C’est pratique, un agenda plein : certaines questions n’y trouvent jamais de rendez-vous.

Nous n’avons pas le temps de réfléchir

La justice est débordée. Elle n’a pas le temps de réfléchir à ce qui pourrait la désengorger. Alors elle continue à traiter les conséquences de problèmes qu’elle n’a pas le temps d’empêcher de se reproduire.

Il faut commencer par reconnaître une évidence. Les professionnels de la justice travaillent beaucoup. Souvent trop.

Magistrats, greffiers, policiers, avocats, intervenants psychosociaux, personnel pénitentiaire : partout, trop de dossiers, trop d’urgences, trop peu de temps.

Alors, lorsque je propose de prendre du recul, d’évaluer les pratiques, de mesurer leurs résultats, de chercher pourquoi les mêmes personnes reviennent devant les mêmes tribunaux, la réponse est compréhensible :

« Nous n’avons déjà pas le temps de faire notre travail. Vous voudriez qu’en plus nous prenions le temps d’y réfléchir ? »

Non. Justement. Je voudrais que vous ayez moins de travail.

La justice n’a pas le temps de devenir plus efficace parce que son inefficacité lui prend déjà tout son temps.

Affûter la scie

L’histoire est connue.

Un bûcheron s’épuise avec une scie émoussée. On lui suggère de s’arrêter pour l’affûter.

Impossible : il a beaucoup trop d’arbres à couper.

L’absurdité nous fait sourire.

Elle devient moins drôle lorsqu’on la transpose à la justice.

Une personne est condamnée. Elle récidive. Nouvelle victime, nouvelle enquête, nouveau dossier, nouvelle audience, nouvelle peine.

Il faudrait peut-être se demander pourquoi elle est revenue.

Impossible.

Il reste quarante dossiers.

La justice n’a pas le temps de devenir plus efficace parce que son inefficacité lui prend déjà tout son temps.

Le temps que nous ne prenons pas

Ne pas consacrer du temps aujourd’hui à réfléchir à une meilleure réponse permet effectivement d’en gagner. Sur l’agenda.

Mais si cette absence de réflexion contribue demain à une récidive, l’économie devient étrange. Il faudra recommencer.

Et surtout, quelqu’un aura peut-être été agressé, volé, violenté, traumatisé.

Le temps que nous ne prenons pas n’est pas nécessairement économisé. Il est parfois simplement payé plus tard. Et par quelqu’un d’autre.

Les professionnels eux-mêmes en paient une partie.

Chaque nouvel échec revient sous la forme d’un nouveau dossier. La surcharge augmente. Le temps manque davantage. Le travail perd de son sens.

On peut éponger toujours plus vite. Tant que le robinet reste ouvert, on finira surtout par épuiser ceux qui épongent.

Le bien-être au travail ne dépend peut-être pas seulement du nombre de dossiers à traiter.

Il dépend aussi de la possibilité de croire - et mieux encore, de savoir  que ce que l’on fait sert réellement à quelque chose.

Une juge pousse des dossiers sur un tapis roulant

Et si le manque de temps nous arrangeait aussi ?

Voici l’hypothèse qui me dérange davantage.

Je ne prétends pas que les professionnels inventent leur surcharge. Elle est réelle.

Je ne prétends pas davantage qu’ils refusent consciemment de réfléchir.

Mais le manque de temps pourrait-il parfois avoir une seconde fonction ?

Nous protéger de certaines questions.

Car demander :

« Comment puis-je faire mon travail plus vite ? »

est beaucoup moins inconfortable que demander :

« Ce que je fais depuis vingt ou trente ans fonctionne-t-il réellement ? »

Réfléchir comporte un risque.

Celui de trouver une réponse.

Que savons-nous réellement de l’effet de nos décisions ?

Quelles réponses diminuent la récidive ?

Lesquelles ne la diminuent pas ?

Et savons-nous seulement ce que deviennent ceux que nous condamnons ?

Accepter de mesurer les résultats, c’est accepter la possibilité de découvrir que certaines pratiques auxquelles nous avons consacré beaucoup d’énergie ne produisent pas les effets que nous leur attribuions.

« Et si une partie de ce que je fais depuis trente ans ne servait pas à ce que je croyais ? »

La question est difficile.

« Je n’ai pas le temps » l’est beaucoup moins.

Une réponse vraie peut aussi nous protéger

C’est précisément ce qui rend cette phrase intéressante.

Elle peut être parfaitement sincère.

Et en même temps nous dispenser d’aller plus loin.

Il n’est nul besoin d’imaginer une quelconque mauvaise foi.

On peut réellement manquer de temps et trouver dans ce manque de temps une protection contre la remise en question.

C’est profondément humain.

Mais lorsqu’il s’agit de justice, les conséquences dépassent celui qui se protège.

Et si nous mesurions la mauvaise chose ?

Nous savons compter les dossiers traités, les jugements rendus, les condamnations prononcées.

Celui qui traite cent dossiers a manifestement travaillé.

Mais celui qui en traite quatre-vingts et contribue à éviter que vingt autres apparaissent demain ?

Une récidive évitée n’a pas de numéro de dossier.

Une victime qui ne l’est jamais devenue ne déposera jamais plainte.

Nous savons très bien mesurer ce que la justice fait. Beaucoup moins ce qu’une justice efficace permettrait de ne plus avoir à faire.

Peut-être confondons-nous parfois activité et efficacité.

Je ne demande pas de travailler davantage

Je voudrais exactement l’inverse.

Mais cela suppose peut-être d’accepter quelque chose qui, dans une justice débordée, paraît presque irresponsable :

s’arrêter un instant.

Regarder ce que nous faisons.

Mesurer ce que cela produit.

Et accepter, si nécessaire, de changer.

Le bûcheron n’a pas le temps d’affûter sa scie.

Je le comprends. Il a trop de travail.

Mais c’est précisément le problème.

Alors la vraie question n’est peut-être plus :

« Avons-nous le temps de réfléchir ? »

Mais :

« Combien de temps, de souffrance et de victimes pouvons-nous encore nous permettre de perdre en ne le faisant pas ? »

Découvrez Bruno GYSELS

L'avocat empêcheur de juger en rond.

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