Cinq objectifs contradictoires.
Une déception inévitable.
A moins que...
Notre regard sur la justice est-il vraiment objectif ?
Nous pensons tous avoir un avis éclairé sur la justice pénale. Mais cet avis est-il vraiment le nôtre ? Ou est-il, sans que nous le sachions, façonné par un réflexe profondément humain - celui de nous mettre instinctivement à la place de la victime ?
Imaginez.
Vous rentrez chez vous un soir.
Votre appartement a été cambriolé.
Vos affaires sont éparpillées.
Quelque chose d'intime a été violé.
Ou imaginez autre chose.
Un proche est agressé.
Une personne que vous aimez est blessée.
Quelqu'un que vous connaissez ne rentre pas.
Dans ces moments-là, une seule pensée s'impose.
Que justice soit faite.
Et cette pensée est légitime.
Profondément humaine.
Irréfutable.
Mais voici ce qui se passe ensuite - sans que vous vous en rendiez compte.
Ce vécu, réel ou imaginé, colore votre regard sur la justice.
Pas seulement sur votre affaire.
Sur toutes les affaires.
Sur toutes les peines.
Sur tous les jugements.
Sur toute la politique pénale.
Vous ne regardez plus la justice comme un observateur neutre.
Et une victime potentielle veut une seule chose :
que le coupable paie.
Ce réflexe n'est pas irrationnel.
Il est ancré dans quelque chose de très profond - le besoin de réparation, de reconnaissance, de protection.
Quand on souffre, on veut que cette souffrance soit reconnue.
Quand on est lésé, on veut que l'équilibre soit rétabli.
Quand on a peur, on veut être protégé.
La peine remplit ce rôle symbolique.
Elle dit : ce qui vous est arrivé est inacceptable. Elle dit : la société vous reconnaît comme victime. Elle dit : le coupable a payé.
C'est nécessaire.
Mais est-ce suffisant ?
Le problème n'est pas de s'identifier à la victime.
Le problème est de ne pas le savoir.
Car ce biais - invisible, inconscient, universel - oriente profondément le débat public sur la justice.
Il pousse à exiger des peines plus lourdes.
Il rend suspect quiconque parle de comprendre le coupable.
Il fait passer la sévérité pour de la justice.
Et la nuance pour de la faiblesse.
Résultat : on juge la justice à l'aune de la douleur de la victime.
Ce qui est compréhensible.
Mais ce n'est pas comme ça qu'on mesure l'efficacité d'un système.
Se mettre à la place de la victime est nécessaire.
Cela rappelle que derrière chaque dossier, il y a une personne.
Une souffrance réelle.
Une vie abîmée.
Mais si nous voulons une justice qui protège vraiment les victimes - y compris les futures victimes - nous devons aussi nous poser une autre question :
Non plus seulement :
Qu'est-ce que je ressentirais si j'avais été la victime ?
Mais :
Qu'est-ce qui empêcherait vraiment qu'il y ait une prochaine victime ?
Tant que notre regard sur la justice reste prisonnier de cette identification inconsciente, nous continuerons à mesurer son efficacité à l'intensité de la punition plutôt qu'à sa capacité à protéger.
Et pendant ce temps :
Les récidivistes repassent à l'acte.
De nouvelles victimes apparaissent.
Le cycle recommence.
Se mettre à la place de la victime est un point de départ.
Ce ne peut pas être un point d'arrivée.
Cinq objectifs contradictoires.
Une déception inévitable.
A moins que...
Le désir de punir a un coût... en récidive, en nouvelles victimes, en cycles qui se répètent.
On n'a pas le temps d'agir sur les causes. Mais on trouve toujours le temps de recommencer.
Faut-il accélérer la justice au risque d’appauvrir le procès ?
Juger ou comprendre ? La question fondamentale.
La justice restaurative, une pratique qui va dans la bonne direction.