Amore. À mort !

Deux sons. Deux vertiges.

Amore. À mort ! Deux sons. Deux vertiges.

Deux mots qui n’auraient jamais dû se ressembler.

Amore. À mort !

Quelques lettres les séparent. À l’oreille, presque rien. Et pourtant, entre les deux, il y a tout : aimer et détruire, retenir et perdre, tendre la main et fermer le poing.

Mais si leur étrange proximité disait quelque chose de nous ?

Si l’amour et la mort n’étaient pas seulement deux contraires, mais deux forces qui se côtoient, se défient, parfois même se nourrissent ?

Et si, surtout, il y avait dans ce presque même son une question que nous n’entendons plus :

combien d’« à mort ! » pourraient être évités par un peu plus d’« amore » ?



AMORE. À MORT.

Il suffit de le prononcer.

Amore.

Puis de le répéter autrement.

À mort.

Presque les mêmes sons.

Et deux directions apparemment contraires.

L’une dit : je t’aime.

L’autre : je veux que tu disparaisses.

Il fallait peut-être cette étrange proximité pour raconter quelque chose de nous.

Deux mots qui ne devraient jamais se rencontrer

Amore, c’est l’amour.

Le désir de l’autre. Sa présence. Son visage. Sa main que l’on cherche. Ce mouvement étrange par lequel l’existence de quelqu’un finit par compter presque autant que la nôtre.

À mort, c’est l’inverse.

Supprimer. Anéantir. Faire disparaître.

L’amour voudrait retenir.

La mort emporte.

L’amour dit : reste.

La mort répond : impossible.

Tout devrait donc les séparer.

Et pourtant.

Aimer, c’est déjà accepter de perdre

Il y a dans tout amour une vérité que nous préférons généralement oublier.

Celui que j’aime peut mourir.

Moi aussi.

Et l’un de nous deux connaîtra peut-être un jour le monde sans l’autre.

Voilà sans doute pourquoi l’amour est si précieux : il est périssable.

Nous n’aimons pas malgré la mort.

Peut-être aimons-nous aussi parce que nous allons mourir.

Si nous étions éternels, pourquoi faudrait-il prendre quelqu’un dans ses bras aujourd’hui plutôt que dans trois siècles ?

La mort donne une urgence à l’amour.

Elle lui murmure ce que nous oublions constamment :

maintenant.

Et si la mort ne gagnait pas complètement ?

La mort possède pourtant une faiblesse.

Elle peut faire disparaître quelqu’un.

Elle ne peut pas faire qu’il n’ait jamais existé.

Elle peut arrêter une voix.

Elle n’efface pas ce que cette voix a déposé en nous.

Elle peut supprimer une présence.

Elle ne récupère pas tout ce que cette présence a transformé.

C’est peut-être là que amore prend une étrange revanche sur à mort.

Nous sommes faits de gens qui ne sont plus là.

De leurs phrases.

De leurs gestes.

De leurs manies.

De ce qu’ils nous ont appris sans même savoir qu’ils nous l’apprenaient.

Certains morts continuent ainsi à modifier les vivants.

Drôle de mort, tout de même, qui ne parvient pas à faire complètement disparaître ceux qu’elle emporte.

Mais il existe un autre « à mort »

Il est beaucoup moins doux.

Nous pouvons aimer à la folie.

Et nous pouvons haïr à mort.

Nous pouvons protéger un être humain et vouloir en détruire un autre.

Nous pouvons pleurer celui que nous aimons et réclamer, dans le même mouvement, que celui qui l’a fait souffrir souffre à son tour.

Amore. À mort.

Les deux ne vivent peut-être pas seulement aux extrémités de l’humanité.

Ils vivent parfois dans le même homme.

C’est même l’un de nos paradoxes les plus dérangeants : l’amour peut nourrir la violence.

Parce que j’aime les miens, je peux haïr ceux qui les menacent.

Parce que je souffre pour une victime, je peux désirer la souffrance de son bourreau.

Parce que j’aime le bien, je peux finir par vouloir écraser celui que j’ai désigné comme le mal.

Et soudain, amore et à mort ne sont plus si éloignés.

L’un peut même conduire à l’autre.

Un jeune homme, en colère, est réconforté par une figure paternelle

Et si davantage d’« amore » produisait moins d’« à mort » ?

La question paraît presque ridicule.

Trop simple.

Trop douce pour un monde qui aime les réponses fortes.

Et pourtant, regardons.

Derrière combien de violences trouve-t-on un être qui n’a jamais appris à faire confiance ?

Combien de colères ont poussé sur l’humiliation ?

Combien de brutalités sur l’abandon ?

Combien de vies ont basculé faute d’un regard, d’une présence, d’un lien, d’une main tendue suffisamment tôt ?

Cela n’excuse rien.

Comprendre l’origine d’un incendie n’a jamais signifié approuver l’incendiaire.

Cela permet simplement d’éviter le prochain feu.

Alors peut-être avons-nous sous-estimé quelque chose.

Nous dépensons énormément d’énergie à intervenir lorsque tout est déjà arrivé.

Après la violence.

Après la victime.

Après le traumatisme.

Après le procès.

Après la condamnation.

Nous sommes devenus remarquablement organisés pour gérer l’« à mort ».

Et si nous investissions un peu plus dans l’« amore » ?

Pas l’amour comme sentiment obligatoire.

Pas les bons sentiments.

Pas une société où tout le monde s’embrasserait soudain dans les prétoires.

L’amore comme lien.

Une enfance dans laquelle quelqu’un vous regarde.

Une école qui repère celui qui décroche avant qu’il disparaisse.

Une société qui traite une addiction avant qu’elle ne devienne un dossier pénal.

Un psychiatre que l’on peut rencontrer avant le passage à l’acte.

Un voisin que l’on connaît.

Une solitude que quelqu’un remarque.

Un homme que l’on aide avant qu’il devienne celui qu’on enfermera.

Ce n’est peut-être même pas de l’amour.

C’est peut-être simplement ne pas attendre la catastrophe pour s’intéresser à quelqu’un.

Et alors une idée vertigineuse apparaît.

Nous considérons généralement l’amour comme une affaire privée.

La justice, elle, serait une affaire sérieuse.

Et si cette séparation était trop simple ?

Si davantage de liens, d’attention, d’éducation, de présence, de soin et de reconnaissance produisaient réellement moins de violence, alors l’« amore » ne serait plus seulement une jolie affaire de poètes.

Il deviendrait aussi une politique de prévention.

**Plus d’amore.

Moins d’à mort.**

Ce serait presque trop beau.

Sauf si cela fonctionnait.

C’est peut-être ici que commence la justice

Que faire de celui qui a fait du mal ?

Notre premier mouvement est ancien.

À mort.

Pas nécessairement au sens littéral.

À mort socialement.

À mort symboliquement.

Qu’il disparaisse.

Qu’on l’enferme.

Qu’il paie.

Qu’il souffre suffisamment pour que notre souffrance trouve enfin un équilibre.

Ce mouvement est humain.

Mais est-il toujours juste ?

Et surtout : est-il efficace ?

Peut-être qu’une justice adulte commence précisément lorsqu’elle parvient à entendre ce cri sans lui obéir aveuglément.

Elle ne dit pas que tout est pardonnable.

Elle ne dit pas que la sanction est inutile.

Elle pose une question beaucoup plus difficile :

Que devons-nous faire aujourd’hui pour qu’il y ait moins de victimes demain ?

Et cette question oblige parfois à regarder celui que nous préférerions ne plus voir.

À comprendre ce que nous préférerions seulement condamner.

À traiter ce que nous préférerions seulement punir.

Non par amour du coupable.

Par amour des prochaines victimes.

Voilà peut-être le paradoxe ultime.

Il arrive que la réponse la plus éloignée du cri « à mort » soit aussi celle qui protège le mieux la vie.

Amore

Alors je reviens au mot.

Amore.

À quelques sons de à mort.

Comme si la langue s’était amusée à placer côte à côte nos deux vertiges.

Aimer quelqu’un en sachant qu’il mourra.

Continuer à aimer quelqu’un qui est mort.

Refuser que notre amour pour les victimes se transforme automatiquement en haine de ceux qui les ont détruites.

Et essayer, malgré tout, de faire pencher la balance du côté de la vie.

Nous mourrons.

Ceux que nous aimons mourront.

Nous n’avons aucun pouvoir sur cette phrase.

Mais entre aujourd’hui et ce jour-là, il reste une liberté immense :

choisir ce que nous faisons du temps qui nous sépare de la mort.

Amore ?

À mort ?

Deux sons presque semblables.

Deux directions.

Et, entre les deux,

toute une vie.

Découvrez Bruno GYSELS

L'avocat empêcheur de juger en rond.

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