Faut-il accélérer la justice au risque d’appauvrir le procès ?
Juger ou comprendre ? Peut-on juger ce que l’on n’a pas compris ?
Décryptage
Décider sans comprendre
Il est 14h32.
Une audience de comparution immédiate.
Le dossier est posé.
Quelques pages.
Un vol.
Un casier.
Un homme debout.
Le juge lit.
L’avocat parle vite.
Le parquet requiert.
Tout est là.
Ou presque.
Car ce qui manque,
c’est le reste.
Ce qui a précédé.
Ce qui a conduit là.
Ce qui explique sans excuser.
Alors on tranche.
Rapidement.
Proprement.
On appelle cela juger.
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Comprendre, c’est suspendre — un instant — le réflexe de condamner.
C’est replacer l’acte dans une histoire,
dans un contexte,
dans une mécanique.
Mais cela dérange.
Car expliquer, dit-on, c’est déjà excuser.
Alors on évite.
On juge sans détour.
Sans détour… et sans profondeur.
_______
Le problème est là.
Juger sans comprendre,
c’est décider vite,
mais décider mal.
C’est confondre responsabilité et simplification.
C’est prendre l’effet pour la cause.
Et appeler cela justice.
À l’inverse, comprendre sans juger serait une fuite.
Mais juger sans comprendre est une faute.
Tout l’enjeu est là :
tenir les deux.
Comprendre.
Puis juger.
Dans cet ordre.
_______
Car juger devrait servir à quelque chose :
apaiser,
éviter que cela recommence,
permettre — parfois — de réparer.
Mais comment apaiser ce que l’on n’a pas compris ?
Comment prévenir ce que l’on n’a pas analysé ?
Comment réparer ce que l’on a expédié ?
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Alors on recommence.
Même profils.
Même parcours.
Même récidive.
Et en face,
même frustration.
Des victimes qui ne comprennent pas.
Des auteurs qui n’ont pas été compris.
Une justice qui passe,
mais qui ne transforme rien.
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On dira que le juge n’a pas le temps.
C’est vrai.
Mais alors il faut le dire autrement :
ce n’est pas que juger prend du temps.
C’est que la justice n’a plus le temps de juger.
Comprendre et juger
Dans son livre Juger publié en 2025, le professeur de philosophie Denis COLLINS analyse la problématique "comprendre et juger" qu'il aborde comme suit :
Comprendre n’est pas justifier, mais c’est déjà suspendre, du moins un temps, le jugement moral immédiat. Toute démarche intellectuelle visant à éclairer un acte suppose qu’on le replace
dans un contexte, qu’on en explore les causes sociales, psychologiques ou historiques.
Mais cette posture peut paraître dangereuse : à force de tout expliquer, ne risque-t-on pas de tout excuser ?
Cette inquiétude traverse notamment la pensée d’Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem, lorsqu’elle analyse la banalité du mal. Il ne s’agit pas d’absoudre, mais d’éviter une condamnation aveugle.
À l’inverse, juger sans comprendre, c’est risquer l’injustice, le préjugé, voire la vengeance.
Le défi, pour celui qui juge, est donc de combiner deux exigences contradictoires : l’exigence de lucidité (comprendre les causes) et
l’exigence de responsabilité (ne pas renoncer à trancher).
Ce fragile équilibre fait du jugement un acte profondément humain – ni purement rationnel, ni totalement émotionnel.
Juger, c'est de toute évidence ne pas comprendre puisque, si l'on comprenait, on ne pourrait pas juger.
Juger a pour objectif d'apaiser, de prévenir, parfois, de réparer.
Mais ces promesses ne tiennent qu’à une condition : comprendre avant de juger.
Non pour excuser mais pour ne pas se tromper.
Car juger sans comprendre, c’est trancher dans l’ignorance.
J'ajouterai que c'est précisément parce que trop peu de Juges cherchent, avec empathie et ténacité, à comprendre qu'il y a tant de récidive dans le chef des auteurs et tant de frustration dans le chef des victimes.
Je synthétiserais l'acte de juger en trois temps (aussi indispensables les uns que les autres) :
- Suspendre provisoirement son jugement
- Comprendre la dynamique de l'acte reproché et les ressorts de son auteur
- Juger seulement après avoir compris
Juger exige du temps. Or la justice pénale en manque, prise dans des logiques de rendement. À force de juger sans comprendre, elle se condamne à juger encore — car ce qui n’a pas été compris ne cesse de revenir.

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