Des gens souffrent en ce moment même. Et cette souffrance, le plus souvent, aurait pu être évitée...
La justice restaurative Responsabiliser l'auteur. Apaiser la victime. Avec humanité.
Douce en apparence. Redoutable en pratique.
La justice restaurative dérange. Elle semble douce. Presque naïve. Et pourtant - elle produit des résultats que la justice pénale classique n'atteint pas. Pour les victimes. Pour les auteurs. Pour la société. Ce n'est pas une utopie. C'est une réalité documentée - et largement sous-utilisée.
Décryptage
Réparer ce que la peine ne suffit pas à réparer.
Un vol à l’arraché.
C’est comme ça que ça commence.
C’est comme ça que ça s'appelle, aussi.
Une ligne dans un dossier.
Une qualification.
Une réponse pénale.
Et puis plus rien.
Sauf que non.
Parce qu’en vrai, il reste toujours quelque chose.
Une femme qui tombe.
Un corps qui encaisse.
Et après, ce moment discret mais tenace :
celui où marcher dans la rue n’est plus exactement pareil.
Ça, aucun jugement ne l’écrit vraiment.
Du côté de la victime,
il reste des questions qui n’ont pas trouvé leur place dans le jugement.
Pourquoi moi ?
Est-ce qu’il a compris ?
Va-t-il recommencer ?
_______
Et de l’autre côté ?
Un jeune.
Pas “un auteur” au sens froid du terme.
Quelqu’un qui agit vite, mal, sans penser — ou plutôt, sans aller jusqu’au bout de la pensée.
Parce que penser vraiment, ce serait voir.
Et voir, ce serait peut-être s’arrêter.
_______
La justice classique fait son travail.
Elle constate.
Elle tranche.
Elle sanctionne.
C’est nécessaire.
Mais elle laisse souvent un angle mort.
Elle ne met pas les gens en présence.
Elle ne force pas le réel à apparaître.
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La justice restaurative, elle, prend ce risque-là.
Pas celui d’effacer.
Pas celui de pardonner à tout prix.
Celui de faire se rencontrer deux réalités qui, d’habitude, s’ignorent.
_______
Alors il y a un moment.
Pas spectaculaire.
Pas héroïque.
Juste un moment où quelqu’un dit :
“Voilà ce que ça m’a fait.”
Et en face, quelqu’un qui ne peut plus répondre par le silence.
_______
Ce n’est pas confortable.
Ce n’est pas magique.
Mais c’est précis.
Parce qu’à cet endroit, l’acte cesse d’être une abstraction.
Il devient une expérience partagée — mais pas au même titre.
Lucas l’a commis.
Sophie l’a subi.
Et cette dissymétrie, enfin, apparaît clairement.
_______
Et Lucas écoute.
Au début, comme on écoute parce qu’on doit.
Puis autrement.
Parce qu’il n’y a plus de distance.
Ce n’est plus “une victime”.
C’est Sophie, avec une voix, un récit, un effet réel.
_______
À cet endroit-là, quelque chose se déplace.
Pas un retournement spectaculaire.
Pas une révélation totale.
Mais une compréhension qui s’ancre.
Son geste a une portée.
Pas abstraite.
Pas juridique.
Concrète.
_______
Il ne peut plus dire :
“Ce n’était qu’un vol.”
_______
Et ça, c’est déjà beaucoup.
Parce que la plupart des systèmes punissent sans transformer.
Ici, il y a au moins une tentative de transformation.
Fragile.
Incomplète.
Mais réelle.
_______
La justice restaurative ne remplace pas tout.
Elle n’est pas faite pour tous les cas.
Elle ne résout pas tout.
Mais elle pose une question simple, presque dérangeante :
Est-ce que juger suffit…
si personne ne comprend vraiment ce qui s’est passé ?
_______
Et parfois,
la réponse est non.
_______
Ce n’est pas ce que la justice pénale décide qui transforme le plus.
C’est ce moment précis
où quelqu’un comprend — enfin —
ce qu’il a fait à quelqu’un d’autre.
1. Ce qu'elle est vraiment
Pas ce qu'on croit
On croit souvent que la justice restaurative -
c'est pardonner.
C'est oublier.
C'est laisser l'auteur s'en tirer à bon compte.
C'est faux.
La justice restaurative ne remplace pas nécessairement la sanction.
Elle ne minimise pas l'infraction.
Elle ne nie pas la souffrance de la victime.
Elle propose autre chose.
Un espace.
Un dialogue.
Une possibilité de réparer - autrement.
Ce qu'elle est
La justice restaurative repose sur une idée simple -
mais révolutionnaire.
Une infraction ne blesse pas seulement une victime.
Elle brise quelque chose.
Un lien.
Une confiance.
Un sentiment de sécurité.
Un équilibre.
La justice pénale classique réagit à l'infraction.
La justice restaurative cherche à réparer ce qu'elle a brisé.
Elle implique trois parties - pas deux.
La victime - qui peut dire ce qu'elle a vécu.
Ce qu'elle a perdu.
Ce dont elle a besoin pour avancer.
L'auteur - qui peut entendre.
Comprendre l'impact réel de son acte.
Assumer une responsabilité concrète.
La communauté - qui peut témoigner.
Soutenir.
Participer à la reconstruction.
Trois parties. Un espace commun. Un objectif partagé - réparer.
Les formes qu'elle prend
La justice restaurative n'est pas une procédure unique.
C'est une famille d'approches.
La médiation victime-auteur - un dialogue direct ou indirect entre les deux parties facilité par un médiateur formé.
Les cercles restauratifs - un espace plus large qui inclut la famille, les proches, la communauté.
Les conférences de groupe familial - une approche venue de Nouvelle-Zélande qui implique les familles des deux côtés.
Les panels communautaires - où la communauté joue un rôle actif dans la définition de la réparation.
La rencontre n'est pas toujours directe
Une idée reçue mérite d'être corrigée.
La justice restaurative n'implique pas nécessairement
une rencontre entre la victime et son auteur spécifique.
L'auteur peut être inconnu.
Il peut être décédé.
La victime peut ne pas vouloir le rencontrer.
Ou ne pas être en mesure de le faire.
Cela ne ferme pas la porte à un processus restauratif.
Des dispositifs existent
qui permettent à une victime de rencontrer
un auteur d'infractions similaires —
pas nécessairement le sien.
Ce n'est pas un pis-aller.
Pour certaines victimes -
cette rencontre avec un inconnu
qui comprend ce qu'il a fait
et qui peut répondre à leurs questions
est plus libératrice
qu'une confrontation directe avec leur propre auteur.
La justice restaurative s'adapte. Elle ne s'impose pas. Elle cherche ce qui répare - pas ce qui correspond à un protocole.
2. Ce qu'elle produit vraiment
Pour la victime
La justice restaurative offre ce que la justice pénale ignore souvent.
Être entendue — vraiment.
Pas comme témoin.
Pas comme pièce du dossier.
Comme une personne.
La victime peut dire ce qu'elle a vécu.
Ce que l'acte a produit dans sa vie.
Ce dont elle a besoin pour avancer.
Et elle peut recevoir une réponse directe.
"Pourquoi moi ?"
C'est la question que beaucoup de victimes portent.
Parfois pendant des années.
Parfois toute leur vie.
La justice pénale ne répond pas à cette question. La justice restaurative peut le faire.
Les études le montrent - les victimes qui participent
à un processus restauratif expriment
un niveau de satisfaction significativement plus élevé
que celles qui passent uniquement par la voie pénale.
Elles se sentent plus entendues.
Plus respectées.
Plus apaisées.
Pas toutes. Pas toujours. Mais suffisamment pour que la différence soit réelle.
Pour l'auteur
La justice restaurative demande quelque chose
que la prison ne demande pas.
Regarder en face.
Regarder la personne qu'il a blessée.
Entendre ce que son acte a produit.
Comprendre - concrètement - ce qu'il a fait.
Ce n'est pas confortable. C'est souvent plus difficile que la prison.
Mais c'est aussi plus efficace
pour prévenir la récidive.
Un auteur qui a vu l'impact humain de son acte
est moins susceptible de recommencer
qu'un auteur qui a seulement subi une peine.
La justice restaurative ne cherche pas à stigmatiser.
Elle cherche à responsabiliser.
La honte réintégratrice - pas la honte stigmatisante.
Ce n'est pas la même chose.
Pour la société
La justice restaurative reconstruit
ce que l'infraction a brisé.
Les liens.
La confiance.
Le sentiment de sécurité.
Elle implique la communauté -
pas seulement les institutions.
Elle dit que la justice n'est pas l'affaire des seuls professionnels. C'est l'affaire de tous.
Les chiffres qui convainquent
Les études internationales sont convergentes.
La justice restaurative produit -
comparée à la justice pénale classique -
une réduction significative de la récidive.
Un niveau de satisfaction plus élevé chez les victimes.
Un sentiment de justice plus fort chez les auteurs.
Un coût inférieur pour la société.
Ces résultats ne sont pas des promesses. Ce sont des données.
3. Ce qui l'empêche de se développer
Méconnue et marginalisée
La justice restaurative reste largement méconnue.
Des victimes qui ne savent pas qu'elle existe.
Des auteurs qui n'y ont pas accès.
Des professionnels qui ne la proposent pas.
Des juges qui n'y pensent pas.
Ce qui n'est pas connu ne peut pas être choisi.
Et même quand elle est connue -
elle reste marginale.
Optionnelle.
Dépendante de bonnes volontés individuelles.
Elle devrait être systématiquement proposée. Elle ne l'est presque jamais.
La résistance culturelle
Punir est un réflexe.
Comprendre est un effort.
La justice restaurative demande de sortir
du registre de la punition pure
pour entrer dans celui de la responsabilisation.
Ce changement de registre dérange.
Il semble trop doux.
Trop indulgent.
Trop risqué.
Le risque de l'instrumentalisation
Il existe un risque réel -
celui d'utiliser la justice restaurative
non pas pour mieux protéger les victimes
mais pour désengorger les tribunaux.
Ce serait une trahison de son esprit.
La justice restaurative n'est pas un outil de gestion des flux.
C'est un outil de réparation humaine.
Si elle est utilisée autrement -
elle perdra ce qui fait sa force.
De plus en plus de voix s’élèvent pour la justice restaurative, la médiation et les initiatives de proximité. Mais dans les médias, on parle surtout des retards et du manque de magistrats, jamais des causes profondes.
Professeure de droit pénal UCLouvain Saint-Louis Bruxelles
Libérons la Justice - un regard inédit
Les premières pas sont faits. Il faut aller beaucoup plus loin.
4. Il est temps - vraiment
On entend :
"C'est intéressant. C'est prometteur. Il faudrait développer ça."
Et puis - rien.
Pendant ce temps - des victimes souffrent. Des auteurs récidivent.
Deux questions. Pas une.
La justice pénale pose une seule question :
"Comment punir ?"
C'est une question nécessaire. Ce n'est pas une question suffisante.
La justice restaurative en pose une autre :
"Comment réparer ?"
Ces deux questions ne s'excluent pas.
Une justice véritablement efficace
devrait pouvoir répondre aux deux -
simultanément,
selon les situations,
selon les besoins réels des victimes.
Ce n'est pas une utopie. C'est un choix politique. Et ce choix n'est pas fait.
Ce que j'ai vu
En trente ans de barreau -
j'ai vu des victimes sortir d'un procès
plus abîmées qu'elles n'y étaient entrées.
J'ai vu des auteurs condamnés
sans jamais avoir compris ce qu'ils avaient fait.
J'ai vu des dossiers clôturés -
et des souffrances qui continuaient.
J'ai aussi vu - plus rarement - des processus restauratifs produire ce que des années de procédure n'avaient pas réussi.
Et parfois - j'ai assisté à quelque chose que je n'ai pas de mot pour décrire.
Le moment où un auteur réalise - vraiment -
ce qu'il a fait.
Pas intellectuellement.
Pas pour satisfaire un juge.
Pas pour obtenir une peine plus légère.
Vraiment.
Quand il voit- pour la première fois -
le visage de ce que son acte a produit.
Quand quelque chose se brise en lui.
Quand les mots ne viennent plus.
Et de l'autre côté -
le moment où une victime reçoit enfin
la réponse à la question qu'elle portait depuis des mois.
Depuis des années.
"Pourquoi moi ? Est-ce que tu réalises ce que tu m'as fait ? Est-ce que ça t'a traversé l'esprit - une seule fois - ce que je vivais ?"
Ces questions - la justice pénale ne peut pas y répondre. Ce moment - elle ne peut pas le produire.
Mais la justice restaurative, parfois, le fait.
C'est presque magique. Et c'est réel.
Parfois - une reconstruction que personne n'espérait plus.
Ce n'est pas rien. C'est même tout.
Ce que je pense
La justice restaurative n'est pas la solution à tout.
Elle ne convient pas à toutes les situations.
Elle ne s'impose ni à la victime ni à l'auteur.
Elle ne remplace pas toujours la sanction.
Mais refuser de la développer - refuser de la proposer systématiquement - c'est priver des victimes de quelque chose qui pourrait les aider.
C'est priver des auteurs de quelque chose qui pourrait les transformer.
C'est choisir - délibérément - de continuer à faire moins bien alors qu'on sait faire mieux.
Ce n'est pas une fatalité. C'est une décision. Qui la prendra ?
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Ces idées vous interpellent ? Découvrez leur auteur, Bruno GYSELS.
Ce qu'ils disent de la justice restaurative :
Stéphanie ZAREV, rescapée du Bataclan
Stéphanie ZAREV, rescapée du Bataclan, Arte, 28', 18/11/2025
"L'audience était déjà levée. Salah ABDESLAM était tout seul dans le box. (...)
L'échange bref que j'ai eu avec lui m'a un peu fait sortir de mon statut de victime, il n'y avait plus cette emprise, il n'y avait plus le mépris que le bourreau peut avoir envers la victime. Là, on échangeait d'être humain à être humain en dehors de tout débat. J'ai pu lui dire ce que j'avais à lui dire et il a accueilli ce que je lui ai dit. Il m'a remercié. Il m'a souhaité bon courage pour la suite. (...) J'ai vraiment ressenti un soulagement et un apaisement. Et en gros, pour moi, le procès s'est fini à ce moment-là."
(...)
"Le mot apaisement fait écho en moi. J'ai eu de la colère au départ mais ce n'est pas mon moteur, ça me bouffe trop d'énergie. Je ne peux pas continuer là-dedans. Et l'apaisement, ça permet d'avancer justement et de se projeter un petit peu dans l'avenir.
Geneviève CELANT, violée : "J'ai pas vu écrit assassin sur leur front."
Extrait de France 3, "Le 19/20", 09/04/2016 (rediffusé sur Arte, 28', 18/11/2025)
Chez Geneviève, des photos de sa nièce violée, comme elle, des années auparavant. C'est parce qu'elle en éprouvait une blessure inguérissable que cette victime a accepté de rencontrer à six reprises un groupe d'auteurs d'autres crimes sexuels. Au départ, elle s'était jurée de ne pas les saluer.
Geneviève CELANT : "J'ai tendu la main parce que j'avais vu trois êtres humains. J'avais pas vu écrit assassin sur leur front. Ces rencontres m'ont permis d'avoir une réflexion autre que celle de la haine et de la vengeance. J'ai senti que j'avais un apaisement."
Benjamin SAYOUS, Directeur de l'Institut Français de la Justice Restaurative
Benjamin SAYOUS, Directeur de l'Institut Français de la Justice Restaurative, Arte, 28', 18/11/2025
"Des criminologues évoquent que la justice restaurative peut aider à la désistance, c'est-à-dire à la sortie d'un parcours délinquant.
Les études montrent, avec groupes de contrôle, qu'il y a 25 à 35 % de récidive en moins. La justice restaurative permet la prise de conscience. Comme on le voit dans le film Je verrai toujours vos visages. L'auteur retiendra toujours cette image de la victime et il va se poser des questions forcément."
- Réparer ce que l'infraction a brisé. C'est l'objectif de la justice restaurative.
- Elle offre à la victime une parole entendue, à l'auteur une responsabilité assumée, à la société des liens reconstruits.
- Les résultats sont déjà là. La volonté politique - pas encore.
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