On construit. On remplit. On recommence. Et personne ne pose la vraie question.
Deux millions de pédophiles en France Deux millions de monstres ?
Attendre l'acte irréparable ?
En France et en Belgique, la pédophilie reste presque exclusivement pensée à travers la pédocriminalité et la répression.
Pourtant, prévenir le passage à l’acte suppose d’abord de distinguer l’attirance pédophile de l'acte irréparable commis par un pédocriminel.
La prévention requiert aussi d’accepter de parler de ... prévention avant qu’il y ait une victime.
Plutôt que de tout miser sur la répression d'un acte ... déjà commis.
Et si le meilleur procès était celui qui n’avait jamais lieu ?
L'affaire Lyhanna a produit un réflexe. Un schéma s'est imposé en quelques jours, presque sans débat : la défaillance de la répression fabrique de l'impunité, l'impunité fabrique des agressions, donc plus de répression sauvera des enfants. L'équation a la force du bon sens.
Elle n'en est pas moins fausse - ou plutôt : elle pose la mauvaise question, au mauvais endroit, avec les mauvais outils.
Camille KOUCHNER est l'autrice du livre "La Familia grande" qui dénonce les violences sexuelles commises au sein de sa famille.
C'est également à Camille KOUCHNER que nous devons la libération de la parole à travers le mouvement Me Too Inceste.
Interrogée dans l'émission télévisée EN SOCIÉTÉ diffusée le 14 juin 2026 sur France 5, elle confie être "terrorisée" par "la dérive sécuritaire à laquelle on assiste".
Une distinction que le langage courant efface
Il faut d'abord rétablir une distinction que l'émotion collective écrase systématiquement. Le pédophile éprouve une attirance sexuelle persistante envers des enfants - sans nécessairement jamais passer à l'acte. Le pédocriminel commet une infraction sexuelle sur un enfant, par violence, par domination, ou parfois par pur opportunisme. Ce ne sont pas des synonymes. Et pourtant nous les traitons comme un seul et même bloc - le bloc du monstre - condamnant ainsi toute possibilité de prévention en amont.
Car voilà le chiffre qui devrait nous arrêter net : selon les observations cliniques des professionnels du secteur, la pédophilie concerne en France jusqu'à deux millions de personnes. Une part de ces personnes n'est jamais passée et ne passera jamais à l'acte. Certaines cherchent activement à s'en prémunir. Mais elles n'ont, en France, presque aucune porte d'entrée confidentielle vers le soin.
Pourquoi s’intéresser à celui qui éprouve ces pulsions ?
La question peut déranger.
Mais s’intéresser à lui, c’est aussi s’intéresser à l’enfant qu’il ne violera peut-être jamais.
Si une prise en charge empêche un passage à l’acte, aider celui qui éprouve ces pulsions, c’est d’abord protéger celui qui aurait pu les subir.
C’est cela, la prévention.
Moi je peux vous dire que si j’avais entendu Gérald Darmanin dire c’est la perpétuité, entendre dire autour de moi c’est la peine de mort, jamais je n’aurais écrit ce livre, jamais je n’aurais parlé à quiconque.
Emission EN SOCIETE, France 5, 14 juin 2026
Ce que la ligne STOP nous apprend
Une ligne d'écoute existe pourtant. Elle s'appelle STOP, portée par la fédération des centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (CRIAVS) - un réseau d'une trentaine de structures que presque personne ne connaît. Elle a reçu plus de 4 500 appels en 2025, en hausse constante depuis son lancement. Six appels sur dix proviennent d'hommes qui décrivent des pensées envahissantes et l'angoisse du passage à l'acte. Une poignée de centaines d'entre eux, seulement, débouchent sur une prise en charge effective.
Ce n'est pas un échec du dispositif. C'est la mesure exacte de ce que nous refusons collectivement de construire. Tant que la seule réponse socialement disponible à une pulsion pédophile est la police ou le silence, nous fabriquons méthodiquement les conditions du pire.
Entre la police et le silence, il manque une porte : celle du soin. Une porte qui puisse s’ouvrir avant le passage à l’acte. Avant qu’il y ait une infraction. Avant qu’il y ait une victime.
Après, il y aura peut-être une enquête, un procès, une peine.
Avant, il peut encore n’y avoir qu’une personne qui demande de l’aide - et un enfant à qui rien n’arrivera.
Des professionnels du secteur le rapportent : certains hommes ont tenté de se confier à un soignant qui s'est dit incompétent sur le sujet, ou se sont présentés spontanément dans un commissariat, qui les a renvoyés chez eux. Ce sont, littéralement, des occasions manquées - pas au sens moral, au sens clinique et statistique du terme.
Cette dérive sécuritaire, cette espèce de seule réponse du gouvernement en termes de répression, ça prouve qu’ils n’ont rien compris en fait.
Punir, punir, punir. Ce n’est pas la question. La question, c’est comment faire pour qu’il n’y ait plus d’inceste ?
Emission EN SOCIETE, France 5, 14 juin 2026
Faire entrer la pédophilie dans le soin avant qu’elle n’entre dans le pénal
C'est ici que je veux être clair sur ma position, y compris dans ce qu'elle a de plus inconfortable. Les violences sexuelles sur mineurs ne relèvent pas, d'après moi, de la faute morale librement consentie que le droit pénal doit traiter. Elles relèvent, pour une part que la psychiatrie elle-même documente, de la maladie mentale - un trouble pulsionnel. Et une maladie ne se juge pas. Elle se dépiste, elle se soigne, elle s'anticipe.

Cette réalité, un rapport de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants la rend d'autant plus vertigineuse : les auteurs identifiés ne sont, dans leur immense majorité, ni des inconnus ni des marginaux, mais des pères, des frères, des oncles, des proches. Un phénomène structurel, pas une anomalie de monstres isolés. Tant que nous continuons à le penser comme une anomalie, nous nous interdisons de le prévenir - et nous condamnons ceux qui pourraient consulter avant le drame à enfouir leur trouble jusqu'à l'explosion.
Je ne dis pas qu'il faut punir moins. Je dis que la catégorie pénale n'est pas la bonne catégorie. Le vocabulaire du crime et du monstre - celui qu'ont récemment repris un ministre de la justice évoquant des individus « incurables », ou un candidat à la présidentielle proposant la castration chimique sans consentement - ne protège pas les enfants. Il ferme des portes qui devraient rester ouvertes. Les traitements hormonaux existent, avec le consentement des patients, en complément d'une psychothérapie : les études montrent qu'ils réduisent la récidive. Mais tant qu'on en fait un épouvantail plutôt qu'un soin, on prive la société de l'un de ses outils les plus efficaces.
Sortir de l'économie de la souffrance
Aucune peine, même la plus lourde, ne rachète le viol d'un enfant. L'équation souffrance contre souffrance est une escroquerie émotionnelle qui abandonne les victimes seules, à la sortie du procès, avec un vide que le verdict n'a pas comblé.
Ce que je propose n'est pas l'inaction. C'est un changement de grammaire : dépister plutôt qu'attendre, soigner plutôt que seulement punir. Ce n'est pas céder aux agresseurs. C'est refuser de mentir aux victimes sur ce que la prison peut réellement leur offrir - et refuser de mentir aux victimes de demain sur ce que nous aurions pu, cliniquement, prévenir.
La victoire invisible
Je sais que ma position peut heurter. Elle heurte d'autant plus dans le sillage d'un drame. Mais c'est précisément dans ces moments qu'il faut résister au réflexe - et se demander non pas comment punir plus fort, mais comment nous avons laissé la maladie se travestir en fait divers avant de devenir un crime.
Punir celui qui a détruit un enfant est nécessaire. Empêcher qu’un enfant soit détruit serait beaucoup mieux.
Nous savons peut-être davantage le faire que nous ne voulons l’admettre. Encore faudrait-il accepter d’agir avant d’avoir quelqu’un à punir.
La plus grande réussite de la justice serait de n’avoir pas à intervenir.
Qui appeler à l'aide ?
Une recherche sur internet m'a rapidement confirmé qu'il n'existait pas une multitude de services qui proposent leur aide aux personnes atteintes de pédophilie. Rappelons, si besoin, qu'aider un pédophile à ne pas devenir un pédocriminel, c'est aussi - et surtout - contribuer à diminuer le nombre de victimes.
Ceci dit, en France, c'est la ligne téléphonique STOP (Service Téléphonique d'Orientation et de Prévention) qui propose "LE DISPOSITIF TÉLÉPHONIQUE D'ÉVALUATION ET D'ORIENTATION VERS LE SOIN POUR LES PERSONNES ATTIRÉES SEXUELLEMENT PAR LES ENFANTS".
En Belgique francophone, c'est le SéOS (Service d’Écoute et d’Orientation Spécialisé) qui répond aux demandes formulées par téléphone, par chat et par mail.
D'autres initiatives existent notamment au Canada, en Allemagne et au Royaume-Uni.
Mes sources d'inspiration :
- "Traiter la pédocriminalité presque exclusivement sous l'angle judiciaire, après les faits, c'est trop tard", Antoine PELISSOLO, psychiatre, LE MONDE, 19 mai 2026
- "L'abolitionnisme pénal face à l'affaire Lyhanna", Geoffroy de LAGASNERIE, Substack, 8 juillet 2026
- "Pédophiles et pédocriminels : la difficile prévention du passage à l’acte", Mattea BATTAGLIA, LE MONDE, 6 août 2026

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