Les cercles vicieux

Les identifier afin de s'en libérer

Les cercles vicieux Les identifier afin de s'en libérer

La justice pénale est prisonnière

Elle est enfermée dans des mécanismes qui se répètent, se renforcent et finissent par produire l’inverse de ce qu’ils promettent : plus de lenteur, plus d’incompréhension, plus d’inefficacité.

Ces cercles vicieux ne sont pas toujours visibles.

Mais ils sont à l’œuvre, en permanence.

Les identifier, c’est déjà commencer à comprendre pourquoi la justice peine à remplir sa mission.

Et, peut-être, trouver comment en sortir.

Sur cette page

  • Le productivisme - une « justice d’abattage »
  • La tentation de "tout régir" - l'Etat omniprésent
  • Le manque d’humilité - l’illusion de tout maîtriser
  • L’absence de priorités - tout traiter… sans hiérarchiser

    Le productivisme

    ___

    Ou plutôt : "justice d’abattage".

    _______

    Des dossiers.

    Des piles.
    Des flux.
    Des stocks.

    _______

    On compte.

    On traite.
    On évacue.

    _______

    Et au milieu ?

    Des personnes.

    Qui disparaissent derrière les chiffres.

    _______

    La justice devient une chaîne.

    On juge plus.
    Plus vite.

    _______

    Mais pas mieux.

    _______

    Le critère a changé.

    Ce n’est plus la qualité.
    C’est le rendement.

    _______

    Faire du chiffre.

    Réduire les stocks.

    _______

    Peu importe ce qu’il y a dedans.

    _______

    Le juge est pris entre deux logiques.

    Sa conscience.
    Et les objectifs.

    _______

    Et, lentement, quelque chose se perd.

    _______

    Le temps d’écouter.
    Le sens de juger.

    _______

    Parce que juger, ça prend du temps.

    Mais le temps, ici, est devenu un problème.

    _______

    Alors on accélère.

    _______

    Et plus on accélère,
    moins on comprend.

    _______

    Jusqu’à ce paradoxe.

    _______

    Une justice qui fonctionne…

    mais qui ne sait plus vraiment
    ce qu’elle fait.

    Plongez dans le productivisme : cliquez sur un onglet.

    « Une justice au bord de l'implosion »

    Dans Le Monde diplomatique de mai 2021, Jean-Michel DUMAY constatait « Une justice au bord de l'implosion». Voici ce qu’il en dit :


    " On fait du chiffreCe « juger plus », et plus vite, a toujours suscité de vifs commentaires. « La chaîne pénale évoque trop le travail à la chaîne, écrivait en 2010 Loïc Cadiet, professeur à l’école de droit de la Sorbonne, et le culte du taux de réponse pénale risque de rendre moins vive la nécessité d’une réponse pénale de qualité, qui ne se mesure pas à l’encombrement des prisons, mais à la réinsertion des condamnés."

    " Avec les comparutions immédiates au pénal et les affaires familiales au civil, on fait du chiffre, reprend une autre juge, en Bretagne. C’est une vitrine. (...) « Le flux et le budgétaire sont aujourd’hui au cœur de l’activité judiciaire, estime M. Janas, à Lyon, qui regrette que « cela éloigne la justice de sa mission première, qui est d’apaiser les tensions sociales ». « Nous sommes entrés dans une vision budgétaire qui se désintéresse du contenu, sans méthode de gestion des ressources humaines. Cela épuise les troupes », ajoute Mme Béatrice Brugère, secrétaire générale du syndicat Unité Magistrats (Force ouvrière).  Le mouvement n’a pas de frontières : « L’indicateur statistique devient un prescripteur, il entraîne une dénaturation de l’office du juge », déplore Mme Manuela Cadelli, juge à Namur et figure syndicale en Belgique. De celui-ci, on ne prend en compte ni l’écoute, ni la qualité, ni la motivation, « toutes choses gazeuses que vous ne pouvez pas chiffrer, alors que l’usager, lui, exprime un autre besoin que du quantitatif."

    « Nous sommes en tremblement de terre permanent. »

    Jean-Michel DUMAY rapportait également les propos tenus par des cheffes de juridiction :

    • " Le juge s’est retrouvé coincé entre le souci de voir ses piles diminuer et sa conscience, son éthique, son souci de la qualité. Cela a généré pas mal de souffrances. » Ne pas se laisser écraser par la gestion des stocks et des flux est un « combat quotidien.  Juger, c’est forcément prendre du temps. dixit la Présidente Isabelle SEURIN du tribunal judiciaire Soissons."
    • " Pression des réseaux sociaux (« où tout le monde s’assoit sur la présomption d’innocence », car la foule n’instruit pas mais exécute), mais aussi de la modernisation : « Nous sommes en tremblement de terre permanent » dixit la Première présidente de la cour d’appel d’Amiens, Mme Catherine Farinelli." 

    « Juger ou manager, il faut choisir. »

    Véronique KRETZ est magistrate.  Elle exerce les fonctions de juge d'instance à Montbéliard, Strasbourg et Haguenau.

    Dans sa publication « Juger ou manager, il faut choisir » (Délibérée, n° 11, novembre 2020 ), Véronique KRETZ regrette :  « la substitution d’un discours sur les fins - qu’est-ce qu’une bonne décision et comment y parvenir ? - par les moyens assignés à une unique fin - comment sortir le maximum de décisions ? ».

    L’optimisation de la gestion des flux a permis là, pour reprendre le mot qui a couru, d’« évacuer » des dossiers (300 000 affaires en France ont été transférées aux tribunaux judiciaires), derrière lesquels, rappelle-t-elle, « se cachent des cohortes de personnes exclues du système, handicapées, aux carrières fragmentées et aux emplois précaires, pour qui la perte d’une rente d’accident du travail ou d’une pension d’invalidité peut être fatale ». (...) « Pour un juge, voir le justiciable presque comme un adversaire [parce qu’il ralentit la gestion du flux] mène aussi à une perte de sens des plus criantes. »

    « Diviser par deux le stock de dossiers criminels » - Gérald DARMANIN

    « Sur le seul critère du rendement »

    Evelyne SIRE-MARIN est magistrate honoraire et membre de la Ligue des droits de l'homme (France).

    Dans un article intitulé « La justice à contre-emploi » publié dans Le Monde diplomatique en avril-mai 2022,Evelyne SIRE-MARIN écrit :

    « Même la justice est soumise à la vision technocratique du new public management (« nouvelle gestion publique »), comme d’ailleurs la police : les statistiques déterminent l’orientation des procédures et la carrière des magistrats, en fonction des stocks et des flux de dossiers, sur le seul critère du rendement, au détriment de la motivation et de la qualité des décisions. »

     

    « Tous les choix orientés par une ligne gestionnaire »

    Antoine GARAPON est magistrat.

    Dans son livre « La Raison du moindre État. Le néolibéralisme et la justice » (Odile Jacob, Paris, 2010), André GARAPON écrit :

    « D’où le divorce entre, d’une part, des politiques qui pensent les finances publiques en faisant abstraction de la spécificité de l’institution et, de l’autre, des professionnels qui ont choisi un métier (juger, soigner, enseigner) et qui voient tous les choix orientés par une ligne gestionnaire ».


    « Diviser par deux le stock de dossier criminels »

    Pas plus tard que le 9 février 2026, le Garde des Sceaux écrivait sur Facebook : "J'ai mis en place des mesures indispensables pour juger rapidement les affaires criminelles. (...)  Notre objectif est clair : diviser par deux le stock de dossier criminels".  Sécuritaire, quand tu nous tiens.

    Un cercle vicieux.
    La justice s’enfonce… 
    en se nourrissant elle-même.
    Il faut d’abord le voir pour le briser.

    La tentation de "tout régir"

    ___

    L'Etat omniprésent

    _______

    Toujours plus de lois.

    Toujours plus de règles.

    _______

    On empile.

    Sans s’arrêter.
    Sans mesurer.

    _______

    La justice gonfle.

    Comme la grenouille.

    _______

    Jusqu’à l’excès.

    _______

    Réformes sur réformes.
    Normes sur normes.

    _______

    Personne ne suit vraiment.

    Ni les moyens.
    Ni les conséquences.

    _______

    Mais on continue.

    _______

    On poursuit tout.

    Même le moindre fait.

    On durcit.

    Encore.

    _______

    Et on s’étonne.

    _______

    Prisons pleines.
    Justice saturée.

    _______

    Ce n’est pas la réalité qui déborde.

    C’est le système qui veut tout prendre.

    _______

    Tout régir.

    Tout contrôler.

    _______

    Comme si c’était possible.

    _______

    Alors les attentes montent.

    Trop haut.

    _______

    Et avec elles,
    les frustrations.

    _______

    Parce qu’une justice qui promet tout…

    finit par ne plus tenir grand-chose.

    Plongez dans la tentation de "tout régir" : cliquez sur un onglet.

    Un peu de légèreté, pour commencer !

    La justice pénale a un appétit.

    Un très bel appétit.

    _______

    Elle veut tout.

    Les grands crimes, bien sûr.
    Mais aussi les petits.
    Et les très petits.

    _______

    Et l’État, lui, adore cuisiner.

    Une règle pour ceci.
    Une loi pour cela.
    Un décret pour le reste.

    _______

    Rien ne doit rester sans recette.

    _______

    Un vol.
    Un excès de vitesse.
    Un mot de travers.

    Tout est prévu.
    Tout est encadré.

    _______

    Alors la justice mange.

    Encore.
    Et encore.

    _______

    Jusqu’à l’indigestion.

    _______

    Et pendant qu’elle digère mal…

    l’État écrit déjà le menu suivant.

    « La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf »

    Comme « la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf » de Jean de LA FONTAINE, la justice pénale « s'enfla si bien qu'elle creva. » 

    Sous le titre « Omnipotence de la communication », Jean-Michel DUMAY (« Une justice au bord de l'implosion », Le Monde diplomatique, mai 2021) écrit :

    • « L’accumulation des textes législatifs adoptés ces dernières années en matière judiciaire en laisse en effet plus d’un dans un état de sidération. »

    • « Aucun autre corps n’a fait face à autant de réformes depuis vingt ans, ni assimilé une telle inflation de normes, constate M. François MOLINS, procureur général près la Cour de cassation. »
    • « L’exécutif ne s’embarrasse plus vraiment d’étudier l’impact des mesures qu’il fait voter, notamment en termes d’effectifs nécessaires à leur mise en œuvre. Pas plus qu’il ne semble s’inquiéter de ce qu’elles peuvent produire.» 

    « La poursuite systématique de petites infractions par les Parquets »

    Dans un aticle intitulé « La justice à contre-emploi » (Le Monde diplomatique, avril-mai 2022), la magistrate honoraire Evelyne SIRE-MARIN écrit :

    « Si la France fait partie, avec la Turquie, des cinq États parmi les quarante-sept membres du Conseil de l’Europe à afficher la densité carcérale la plus élevée, ce n’est pas lié à l’évolution de la délinquance. C’est le résultat de la poursuite systématique de petites infractions par les parquets, de la suppression - de fait - des lois d’amnistie, ainsi que du durcissement continu des peines.

    Parce qu'elle refuse de prendre en compte de manière réaliste la limitation de ses moyens d'action, la justice pénale croit pouvoir « tout régir ».  Avec les inévitables frustrations qu'entraînent les attentes irréalistes. »

    Le Manque d'humilité

    ___

    L'illusion de tout maîtriser.

    _______

    Un mal discret.

    Mais tenace.

    _______

    Chacun voit les failles.

    Les dénonce.

    _______

    Mais personne ne doute vraiment.

    _______

    Les certitudes tiennent.

    Malgré le réel.

    _______

    L’institution se félicite.

    Parle d’idées.
    De progrès.

    _______

    Pendant que le terrain se dégrade.

    _______

    Déconnexion.

    _______

    Certains expliquent.

    D’autres subissent.

    _______

    À l’audience, parfois, on corrige.

    On hausse le ton.

    On sermonne.

    _______

    Comme si humilier faisait comprendre.

    _______

    Alors que comprendre
    demande autre chose.

    _______

    Du calme.
    De l’écoute.
    Du respect.

    _______

    Heureusement, il y a des exceptions.

    Celles qui savent.

    _______

    Que juger, ce n’est pas écraser.

    _______

    Les avocats, eux, peuvent.

    Parler librement.

    _______

    Encore faut-il oser.

    _______

    Et la police ?

    Elle peut contraindre.

    Mais aussi accompagner.

    _______

    Fermeté n’exclut pas l’humanité.

    _______

    Au fond, tout est là.

    _______

    Moins de certitudes.
    Plus de lucidité.

    _______

    Parce qu’une justice sans humilité
    finit par ne plus voir
    ce qu’elle fait.

    Plongez dans le manque d'humilité : cliquez sur un onglet.

    Magistrats

    Magistrats

    À l’audience, certains magistrats ont trouvé une méthode.

    Simple.
    Directe.
    Efficace… en apparence.

    _______

    On élève la voix.
    On sermonne.
    On recadre.

    _______

    Parfois longuement.

    Parfois devant tout le monde.

    Parfois devant la famille.

    _______

    C’est pédagogique, paraît-il.

    _______

    L’idée est séduisante :

    humilier un peu…
    pour faire réfléchir beaucoup.

    _______

    On imagine déjà l’effet.

    Le prévenu, touché en plein cœur,
    rentre chez lui transformé.

    Lucide.
    Responsable.
    Reconstruit.

    _______

    Étrangement, la réalité est moins convaincante.

    _______

    Parce qu’en pratique,
    on obtient surtout :

    du malaise,
    du repli,
    et parfois un peu de colère.

    _______

    Mais bon.

    Il faut bien faire passer le message.

    _______

    Heureusement, il y a des exceptions.

    Des magistrats qui parlent sans écraser.

    Qui expliquent sans humilier.

    _______

    Et là, surprise :

    on comprend mieux.

    _______

    Comme quoi,
    le respect n’empêche pas la fermeté.

    Mais il change tout le reste.

    Avocats

    Avocats

    Que je vous aime…

    Quand vous plaidez.

    Vraiment.

    _______

    Pas quand vous lisez.

    Pas quand vous résumez.

    Pas quand vous vous excusez presque d’être là.

    _______

    Quand vous plaidez.

    Parce que, oui, ça arrive.

    Parfois.

    _______

    On voit alors apparaître quelque chose de rare :

    une stratégie,
    une voix,
    une conviction.

    _______

    Rassurez-vous.

    Personne ne vous demande d’être Jacques Vergès, Robert Badinter, Éric Dupond-Moretti ou Seydi BA (vous ne le connaissez pas encore mais cela ne saurait tarder !).

    _______

    On vous demande juste d’être… avocat.

    _______

    C’est déjà beaucoup.

    _______

    Parce que vous avez un privilège.

    Rare.

    Presque suspect.

    _______

    La liberté de parole.

    _______

    Une liberté réelle.

    Entière.

    Et, étrangement… parfois peu utilisée.

    _______

    Comme si elle faisait peur.

    _______

    Alors vous contournez.

    Vous atténuez.

    Vous lissez.

    _______

    Dommage.

    _______

    Parce que votre rôle n’est pas décoratif.

    Il n’est pas accessoire.

    Il est essentiel.

    _______

    Vous êtes là pour déranger.

    Pour contester.

    Pour défendre.

    _______

    Bref.

    Pour être courageux.

    _______

    Et ça,
    ça ne se lit pas.

    Ça se fait.

    Policiers

    Mais que fait la police ?

    On se pose souvent la question.

    _______

    Parfois sur un ton inquiet.
    Parfois sur un ton agacé.

    _______

    Et puis, parfois…

    on voit.

    _______

    Un policier qui prend le temps.
    Qui parle.
    Qui explique.

    _______

    Qui ne se contente pas d’agir.

    Mais qui comprend.

    _______

    Oui, ça existe.

    Et, soyons honnêtes,
    ça surprend presque.

    _______

    On s’attend à de la fermeté.

    On découvre du respect.

    _______

    Prendre soin, ce n’est pas être naïf.

    Ce n’est pas fermer les yeux.

    _______

    C’est faire le travail.

    Mais sans écraser.

    _______

    Avec un peu de pédagogie.
    Un peu d’empathie.

    _______

    Rien d’extraordinaire.

    Juste… professionnel.

    _______

    Et pourtant, quand ça arrive,
    on s’en souvient.

    _______

    Comme quoi,
    l’autorité n’a jamais perdu à être humaine.

    L'absence de priorités

    ___

    Tout traiter... sans hiérarchiser.

    _______

    Tout se vaut.

    _______

    Un excès de vitesse.
    Un vol à l’étalage.
    Un viol.
    Un mort sur la route.

    _______

    Sur le papier, non.

    Dans la réalité, si.

    _______

    Parce que tout commence au Parquet.

    C’est là qu’on fixe.

    Qu’on décide quand.

    _______

    Et là, déjà, quelque chose se joue.

    _______

    Les délais tombent.

    Les mêmes.

    _______

    Peu importe.

    La gravité.
    Les antécédents.
    Le risque.

    _______

    Un dossier en vaut un autre.

    _______

    Quelques mois.
    Toujours les mêmes.

    _______

    Un jour d’audience.

    Une liste.

    _______

    On appelle.

    _______

    Un excès de vitesse.

    Puis un vol.

    _______

    Et puis…

    Un viol.

    _______

    Même salle.
    Même attente.
    Même délai.

    _______

    Comme si le temps judiciaire
    ne faisait pas de différence.

    _______

    Comme si tout pouvait attendre pareil.

    _______

    Mais la réalité ne fonctionne pas ainsi.

    _______

    Certains faits exigent.

    D’autres tolèrent.

    _______

    Et quand tout est traité pareil,
    rien n’est vraiment pris au sérieux.

    _______

    Le Parquet organise.

    Mais n’arbitre plus.

    _______

    Alors la justice avance.

    À plat.

    _______

    Sans priorité.

    Sans hiérarchie.

    _______

    Et, au bout,
    une impression tenace :

    que tout se traite…

    sans vraiment se distinguer.

    Plongez dans l'absence de priorités : cliquez sur un onglet.

    Le Parquet

    L’absence de priorité : le renoncement

    Il faut appeler les choses par leur nom.

    Le Parquet ne hiérarchise plus.
    Et en ne hiérarchisant plus, il abdique.

    Car une justice qui ne choisit pas ce qui compte
    est une justice qui renonce à sa mission.

    Tout est traité, dit-on.
    En vérité, tout est dilué.

    Les dossiers s’accumulent, s’étirent, se perdent.
    Les affaires graves attendent leur tour derrière l’insignifiant.
    L’urgence se dissout dans la masse.

    Ce n’est pas un dysfonctionnement.
    C’est une faute.

    Une faute de méthode, d’abord :
    refuser de prioriser, c’est organiser l’engorgement.

    Une faute de responsabilité, ensuite :
    car ne pas choisir, c’est encore choisir —
    choisir de laisser le système décider à sa place.

    Et ce système décide mal.
    Lentement. Aveuglément.

    Alors il faut le dire, clairement :
    une justice sans priorités n’est plus une justice.

    C’est une mécanique qui s’auto-entretient,
    un cercle vicieux où l’accumulation remplace la décision,
    où le volume tient lieu de politique,
    où l’on finit par perdre de vue l’essentiel.

    Et lorsqu’une institution perd de vue l’essentiel,
    ce n’est plus seulement son efficacité qui est en cause —
    c’est sa légitimité.

    Le Juge

    L’absence de priorité : la contrainte acceptée

    Les juges ne choisissent ni les dossiers, ni le calendrier.
    Ils héritent.

    D’un flux imposé.
    D’une urgence permanente.
    D’un désordre qu’ils n’ont pas créé.

    Mais à force de tout absorber, sans hiérarchie,
    ils finissent par le prolonger.

    Tout est traité.
    Tout prend du temps.
    Et l’essentiel se dissout dans la masse.

    Ce n’est pas une faute individuelle.
    C’est une dérive systémique.

    Mais une justice qui s’adapte au désordre
    sans jamais le contester
    finit par le valider.

    Et lorsque juger consiste seulement à suivre le flux,

    ce n’est plus la justice qui décide.

    C’est le système qui pense à sa place.

    Les politiques

    L’absence de priorité : la responsabilité politique

    Ni les juges, ni le Parquet ne fixent les priorités.
    Ils exécutent.

    Les priorités, elles, devraient être définies par le pouvoir politique.

    Le Parlement légifère sans relâche.
    Les ministres de la Justice promettent, annoncent, empilent des réformes — au gré des urgences et des cycles médiatiques.

    Mais ils ne tranchent pas.

    Aucune ligne claire.
    Aucune hiérarchie assumée.
    Aucun renoncement.

    Tout est déclaré prioritaire.
    Donc plus rien ne l’est.

    Ce désordre n’est pas subi.
    Il est organisé.

    Organisé par ceux qui refusent d’arbitrer,
    mais exigent que tout soit traité.

    La justice, elle, exécute l’injonction impossible.

    Et lorsque le politique exige tout sans choisir,

    il ne gouverne plus la justice :

    il la met en échec.

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