Les vraies questions

Celles qui dérangent… mais qui changent tout.

Les vraies questions Celles qui dérangent… mais qui changent tout.

Et si la justice ne manquait pas de réponses…

mais de bonnes questions ?

Parce qu’une justice qui se trompe de réponse
fabrique ce qu’elle prétend combattre.

Il est temps de revenir à l’essentiel :

se poser, enfin, les vraies questions.

Sur cette page

  • Le regard de "Libérons la justice" - Les vraies questions
  • L'idéologie sécuritaire protège-t-elle vraiment ?
  • Une justice qui frappe les plus fragiles ?
  • Une justice de classe ?
  • Le Juge remplacé par le Parquet ?
  • La sanction dissuade-t-elle réellement ?

Le regard de "Libérons la justice" 

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Les vraies questions

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On parle beaucoup de justice.

On répond vite.

_______

Mais on pose mal les questions.

_______

On parle de sécurité.

On promet plus de répression.

_______

Et quand ça ne marche pas…
on en demande encore.

_______

Comme si le problème venait du manque.

Alors qu’il vient peut-être… de la réponse elle-même.

_______

On dit protéger les victimes.

Mais on produit des résultats médiocres.

_______

On punit la misère.

On juge plus vite… les plus fragiles.

_______

Et certains finissent par poser la question :

justice pénale… ou justice de classe ?

_______

Pendant ce temps, le juge recule.

Le parquet avance.

_______

On négocie.

On accélère.

On tranche… sans toujours juger.

_______

Et puis il y a cette croyance.

La plus solide.

_______

Punir dissuade.

_______

Vraiment ?

_______

La plupart des infractions ne se calculent pas.

Elles se produisent.

_______

Impulsivité.
Violence.
Alcool.
Illusion de ne pas être pris.

_______

Le fameux :

“pas vu, pas pris”.

_______

Alors on alourdit les peines.

Encore.

_______

Sans effet.

_______

Parce que le problème n’est pas la sévérité.

Mais ce qui n’est pas compris.

_______

Au fond, toutes ces questions ramènent à une seule :

_______

Et si la justice pénale répondait beaucoup…

mais mal ?

_______

Pas au bon endroit.
Pas au bon moment.
Pas de la bonne manière.

_______

Alors il faut changer.

_______

Moins de réflexes.
Plus de compréhension.

Moins de réponses automatiques.
Plus de justesse.

_______

Parce qu’une justice qui se trompe de réponse
fabrique les problèmes qu’elle prétend résoudre.

_______

Alors il est temps.

_______

De ralentir.
De regarder.
Et, surtout,

de se poser enfin
les vraies questions.

L’idéologie sécuritaire protège-t-elle vraiment ?

Elle rassure.

En apparence.

_______

Plus de lois.
Plus de peines.
Plus de répression.

_______

Et une promesse simple :

protéger.

_______

Mais les résultats ne suivent pas.

Alors on explique.

Qu’il faut encore plus.

_______

Toujours plus.

_______

Un cercle.

_______

Parce que le problème n’est pas la quantité.

Mais la qualité.

_______

On répond beaucoup.

Mais mal.

_______

Et ce sont ces mauvaises réponses
qui produisent les mauvais résultats.

_______

Puis on invoque ces résultats…
pour justifier encore plus de réponses.

_______

Au nom des victimes.

_______

Toujours.

_______

Mais protéger, vraiment,
ce n’est pas punir davantage.

_______

C’est produire des effets.

_______

Dans la réalité.

Pas dans les discours.

_______

Car derrière cette logique,
il y a autre chose.

_______

La peur.

_______

Une peur diffuse.
Sociale.
Économique.

_______

Alors on cherche un responsable.

Un ennemi.

_______

Hier le terrorisme.
Aujourd’hui le narcotrafic.
Demain autre chose.

_______

Peu importe.

_______

L’essentiel est ailleurs :

donner le sentiment d’agir.

_______

Même si cela ne fonctionne pas.

_______

Alors une question reste.

Simple.

_______

En quoi, concrètement,
cette idéologie protège-t-elle les victimes ?

_______

Dans la réalité.

Pas sur papier.

_______

Rassurer n’est pas protéger.

Si la question « L’idéologie sécuritaire protège-t-elle vraiment ? » vous intéresse, cliquez sur l'un des trois onglets suivants :

L'idéologie sécuritaire : réellement protectrice des victimes ?

L’idéologie sécuritaire : protéger, vraiment ?

L’idéologie sécuritaire se présente comme une promesse.
Une promesse simple, presque rassurante : protéger les victimes.

En apparence, tout semble aller de soi.
Plus de répression, plus de sévérité, plus de contrôle — donc plus de protection.

Mais la réalité résiste.

Car les résultats ne suivent pas.
Ou si peu.
Et jamais à la hauteur des proclamations.

Alors l’idéologie sécuritaire invoque cet échec — qu’elle contribue à produire — pour réclamer davantage encore :
plus de moyens, plus de poursuites, plus de peines.

Et le cercle se referme.

La question, pourtant, est ailleurs.
Plus discrète. Plus dérangeante.

Pourquoi la quantité de réponse pénale est-elle constamment préférée à sa qualité ?
Pourquoi juger plus vite, plus souvent, plus lourdement,
plutôt que juger mieux ?

Car c’est bien là que se loge la faille :
dans cette qualité absente, ou reléguée au second plan,
qui nourrit les résultats insuffisants — notamment en matière de récidive.

Dès lors, l’argument sécuritaire vacille.
Il dénonce un manque de résultats
dont il est lui-même, au moins en partie, l’artisan.

Et pourtant, il persiste.
Il s’autorise même à parler au nom des victimes.

C’est sans doute là le point le plus troublant.

Car invoquer les victimes pour légitimer des politiques
dont l’efficacité pour ces mêmes victimes reste incertaine,
c’est déplacer la question sans jamais y répondre.

Le 9 février 2026, le Garde des Sceaux Gérald DARMANIN écrivait :
« Notre objectif est clair : diviser par deux le stock de dossiers criminels et empêcher la libération anticipée d’individus dangereux. (…) Nous le devons aux victimes. »

La formule est forte.
Elle engage.

Mais elle appelle une question simple — et essentielle :

en quoi, concrètement, cette idéologie protège-t-elle les victimes ?

Dans les faits.
Dans les pratiques.
Au-delà des intentions.

La question reste ouverte.
Et elle mérite mieux que des slogans.

Une justice saisie par l’idéologie sécuritaire

Dans un article intitulé « La justice à contre-emploi » (Le Monde diplomatique, avril-mai 2022 ), la magistrate honoraire Evelyne SIRE-MARIN écrit : 

  • « Gardienne de la liberté individuelle », selon la Constitution, l’autorité judiciaire prête pourtant main forte à la politique répressive de l’État : la lourdeur des condamnations infligées aux « gilets jaunes » contraste ainsi avec la clémence envers les violences de la police. Paupérisée et dénigrée, la justice est gagnée par l’idéologie sécuritaire. Mais certains magistrats refusent cette dérive.
  • Contrairement aux clichés sur son prétendu « laxisme », la justice pénale fonctionne à plein régime. (...)  La justice a presque « réponse à tout ». Cette augmentation constante des condamnations s’explique par la conjonction d’une idéologie sécuritaire et d’un accroissement de la fonction répressive d’un État néolibéral qui délaisse son rôle d’opérateur économique et social et sa mission redistributive.

La fabrique politique de la peur

Laurent BONELLI est Professeur de science politique à l'université Paris Nanterre.

Dans Le Monde diplomatique de janvier 2026, il revenait sur un enjeu central : la mythologie sécuritaire. Voici ce qu’il en dit :

  • Longtemps l’apanage de partis conservateurs, ces postures de fermeté se radicalisent et s’étendent à une large part du spectre politique. Les médias les relaient et les amplifient, car la criminalité et l’immigration confortent les audiences. Toute critique est présentée comme « irresponsable ». Pourtant, les enquêtes de victimation suggèrent une stabilité, voire une baisse, de nombreuses formes de délinquance, à quelques exceptions près, très localisées. Des conclusions qui infirment l’idée d’un « processus de décivilisation », évoquée par M. Emmanuel Macron en conseil des ministres le 24 mai 2023. Mais qu’importe. Cette rhétorique efface plusieurs siècles de philosophie libérale de l’État insistant sur l’équilibre nécessaire entre la liberté et la sécurité, au profit d’un slogan, sans doute forgé par un cabinet de conseil en communication politique : « La sécurité est la première des libertés ».

  • L’avènement de cette insécurité sociale généralisée constitue le socle d’un régime de sécurité contemporain fondé sur la peur. La peur (de la fin du mois, de perdre son emploi ou de ne pas tenir face à l’intensification des cadences, de l’avenir en général) atomise les individus et sape largement leurs capacités de mobilisation collective. Elle accentue aussi les tensions avec les groupes les plus proches socialement, en raison des compétitions localisées pour l’accès à des ressources qui se raréfient (le travail, le logement, les prestations sociales, les bourses scolaires). Elle fournit dès lors un terreau favorable au développement d’une mythologie sécuritaire qui va transfigurer la peur de l’avenir en peur de l’autre.

  • Dans son dernier ouvrage, paru en 1945, le philosophe allemand Ernst Cassirer s’inquiétait du triomphe dans son pays d’une « pensée mythique » apparemment imperméable aux arguments rationnels. Sa réflexion - à partir de l’anthropologie notamment - sur les fonctions sociales des mythes et leur mode de fonctionnement éclaire notre actualité. Il explique d’abord que les mythes se développent essentiellement dans les périodes de crise, car ils donnent le sentiment d’avoir à nouveau prise sur un monde incertain « par des promesses hasardeuses, voire carrément irréalisables », et surtout par la désignation de responsables.

  • Car la mythologie sécuritaire fait la part belle aux deux principales composantes de la sécurité militaire et policière que sont l’ennemi et le suspect. Avant même que de hauts responsables politiques et militaires européens ne s’inquiètent d’une « menace russe », l’islamisme faisait figure d’ennemi à la fois intérieur et extérieur pour nos sociétés. Puis c’est le narcotrafic qui a été constitué en adversaire majeur, représentant un danger « équivalent » au terrorisme, selon M. Darmanin, ou « aussi grave », pour M. François Hollande (Le Monde, 20 novembre 2025, et France Inter, 17 novembre 2015). Incarnations contemporaines du mal, ces ennemis sont rejetés à l’extérieur du corps social. Ce qui justifie l’adoption à leur encontre de mesures d’exception en matière pénale et carcérale, et le recours massif à des procédures administratives (des assignations à résidence aux expulsions), sans que les voix qui s’y opposent soient très audibles.

  • Cela peut paraître incongru et absurde. Mais Cassirer rappelait que « le mythe ne surgit pas uniquement d’un processus intellectuel ; il plonge au plus profond des émotions humaines ». Dans un contexte où l’instabilité des existences génère une profonde incertitude et pousse à l’individualisme, on comprend que cette mythologie sécuritaire puisse assurer le succès de formations politiques qui la professent et la construisent, non sans cynisme.

Une justice qui frappe les plus fragiles ?

_______

On entre dans une salle d’audience.

Et, très vite, un détail frappe.

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Ce ne sont pas tous les profils.

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Ce sont presque toujours les mêmes.

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Peu de diplômes.
Des parcours instables.
Pas de logement.
Pas de travail.

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La précarité.

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Une audience.

Sept prévenus.

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Un seul diplômé.

Les autres ?

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Foyers.
Chômage.
RSA.
Contrats précaires.

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Des vies fragiles.

_______

Et, au bout,

deux mois de prison ferme.

_______

Pour deux montres.

35 euros.
20 euros.

_______

Alors une question s’impose.

_______

La justice pénale sanctionne-t-elle des actes…

ou des situations ?

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Parce que la misère ne se défend pas bien.

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Elle ne rassure pas.

Elle ne garantit rien.

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Et, souvent,

elle conduit en prison.

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Pas toujours pour ce qui a été fait.

Mais pour ce qui manque.

_______

Au fond,

ce n’est pas seulement une question de droit.

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C’est une question de regard.

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Sur qui est jugé.

Et pourquoi.

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Punissons-nous la conséquence… plutôt que la cause ?

Si la question « Une justice qui frappe les plus fragiles ? » vous intéresse, cliquez sur l'un des trois onglets suivants :

Punir la précarité

Evelyne SIRE-MARIN est magistrate honoraire et membre de la Ligue des droits de l'homme (France).

Dans un article intitulé « La justice à contre-emploi » (Le Monde diplomatique, avril-mai 2022), elle écrit :

Mme Dominique Simonnot, aujourd’hui contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, a relaté chaque semaine, pendant quatorze ans, cette pénalisation de la misère dans ses chroniques du Canard enchaîné. Ainsi, lors de l’audience banale du 14 octobre 2016 au tribunal judiciaire de Nanterre, sur les sept prévenus qui comparaissaient, un seul possédait le baccalauréat, deux avaient vécu dans des foyers de l’Aide sociale à l’enfance, l’un était sans domicile fixe (SDF), un autre percevait le revenu de solidarité active (RSA), deux étaient au chômage, deux en contrats précaires, et un seul en contrat à durée indéterminée (CDI). Tous étaient français. Exemple de peine prononcée : deux mois de prison ferme avec mandat de dépôt pour le vol de deux montres d’une valeur de 35 et 20 euros dans un magasin de sport…

Fragiles sous pression pénale

La justice pénale ne frappe pas au hasard.

Elle frappe là où ça résiste le moins.

Les pauvres.
Les fragiles.
Ceux qui n’ont ni ressources, ni défense, ni échappatoire.

On ne traite pas la misère.
On la poursuit.

Petits délits, grandes conséquences :
amendes impossibles à payer, casiers qui enferment, récidive prévisible.

Et puis on s’étonne.

Ce n’est pas la délinquance que l’on combat.
C’est la précarité que l’on sanctionne.

Une justice qui prétend être égale,
mais qui, dans les faits, choisit toujours les mêmes.

Et ce choix-là n’est pas neutre.

La misère, cliente fidèle.

La justice ne cherche pas la misère.
Mais elle la rencontre souvent.

Elle la croise dans des dossiers simples,
des faits modestes,
des vies déjà contraintes.

Rien de spectaculaire.
Juste des existences sans marge.

Alors la procédure suit son cours.
Amende. Condamnation. Casier.

Et la misère revient.
Un peu plus lourde, un peu plus enfermée.

On parle de récidive.
Comme si quelque chose avait vraiment changé.

En réalité, rien ne se déplace vraiment.
La justice passe,
la situation reste.

Et, presque sans le vouloir,
un lien s’installe.

La misère devient une habituée.

Connue.
Prévisible.
Presque attendue.

Une justice de classe ?

_______

À l’audience, tout est censé être égal.

_______

Même loi.
Même tribunal.
Même règles.

_______

En théorie.

_______

Mais dans la pratique…

_______

Tout va très vite.

Comparutions immédiates.
Dossiers en chaîne.

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Peu de temps.
Peu d’écoute.
Peu de recul.

_______

Et des peines plus lourdes.

À faits égaux.

_______

Parce qu’il manque quelque chose.

_______

Un logement.
Un travail.
Un entourage.

_______

Ce que les juges appellent :

“des garanties”.

_______

Sans garanties,

pas d’alternative.

_______

Alors la prison.

_______

Pas seulement pour ce qui a été fait.

Mais pour ce qui manque.

_______

Et puis il y a cette scène.

Un groupe de jeunes observe une audience.

_______

Ils regardent.

Le tribunal.
Le parquet.
Le box.

Et la phrase tombe.

Simple.

_______

“Une justice de riches qui jugent les pauvres.”

_______

Ce n’est pas une analyse.

C’est un ressenti.

_______

Et ce ressenti s’installe.

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Quand ceux qui jugent
ne ressemblent pas à ceux qui sont jugés.

_______

Quand l’urgence remplace la compréhension.

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Alors la question devient difficile à éviter.

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La justice est-elle la même pour tous ?

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Ou l'égalité est-elle seulement une apparence ?

Si la question « Une justice de classe ? » vous intéresse, cliquez sur l'un des trois onglets suivants :

Une justice de classe, au grand jour.

Evelyne SIRE-MARIN est magistrate honoraire et membre de la Ligue des droits de l'homme (France).

Dans un article intitulé « La justice à contre-emploi » (Le Monde diplomatique, avril-mai 2022), elle écrit :

  • La politique pénale actuelle et sa traduction judiciaire sont socialement discriminantes. Cela s’explique d’abord par le fait que les audiences de comparutions immédiates explosent dans les tribunaux. On sait que les peines prononcées dans ces conditions sont beaucoup plus sévères à délit égal en raison de l’urgence, de la faible place accordée à la défense, du manque d’éléments informant sur la personnalité du prévenu et de la « justice d’abattage » imposée aux magistrats. Mais, surtout, la situation socio-économique de cette petite délinquance génère des peines de prison ferme, car elle n’a pas, comme l’écrivent les juges dans nombre de décisions, « de garantie de représentation », c’est-à-dire pas de logement permettant, par exemple, la pose d’un bracelet électronique au lieu de l’incarcération, pas d’argent pour payer une amende, pas de proches pour soutenir une injonction de soins ou une démarche d’insertion professionnelle.

  • Le traitement judiciaire du mouvement des « gilets jaunes », entre novembre 2018 et fin 2019, constitue un autre exemple de ce qu’on aurait nommé jadis « une justice de classe ». Selon le bilan de la chancellerie, 3 100 « gilets jaunes » ont été condamnés, dont un millier d’entre eux à des peines de quelques mois à trois ans de prison ferme — un chiffre inédit pour un mouvement social.

Quand les dominants jugent les dominés.

Dans un article « Une justice au bord de l'implosion » (Le Monde diplomatique, mai 2021), Jean-Michel DUMAY constate :

  • Dans le cadre d’un atelier avec des jeunes gens du Val-d’Oise en insertion professionnelle, nous assistons en janvier à l’une d’elles, à Paris. « Une justice de Blancs qui jugent les Noirs », énonce un participant après avoir analysé la composition du tribunal, du parquet, puis celle du box des prévenus, et remarqué la diversité présente sur les bancs de la défense et parmi les forces de l’ordre. Nous faisons remarquer qu’au cours de l’audience, où se sont enchaînés les violences sur conjoint et les vols de portable, un avocat noir a cependant obtenu une relaxe pour son client. N’y avait-il pas plus de proximité sociale entre le tribunal et le plaideur qu’entre ce dernier et les prévenus de la journée ? « Une justice de riches qui jugent les pauvres », complète alors l’un des jeunes gens.

  • Si, en 2018, une ouverture sociale était décelable grâce à la diversification des concours de recrutement à l’École nationale de la magistrature (ENM), sur 100 magistrats en fonction (ils sont environ 8 500), 63 étaient issus des groupes sociaux les plus favorisés — enfants de chefs d’entreprise, de cadres, de membres des professions libérales ou des professions intellectuelles supérieures — et 12 seulement provenaient des classes populaires salariées (employés ou ouvriers). « Les collègues sont loin d’avoir tous conscience de ce rapport de domination sociale », estime un juge pour enfants.

Les biais individuels... mais pas le système.

François Molins le reconnaît :
les juges ont des a priori.
Ils doivent les combattre.

Très bien.

Mais alors une question s’impose :
si chacun lutte contre ses biais,
comment se fait-il que les mêmes profils
se retrouvent toujours au même endroit ?

Toujours les mêmes dans le box.
Toujours les mêmes condamnations.
Toujours les mêmes trajectoires.

Ce ne sont plus des biais.
C’est un résultat.

Et un résultat répété n’est jamais neutre.

Alors non, le problème n’est peut-être pas seulement individuel.

Car à force de corriger les juges
sans jamais interroger la machine,

on finit par protéger le système

en accusant les consciences.

Le Juge remplacé par le Parquet ?

_______

Le juge est là pour juger.

En principe.

_______

Prendre le temps.
Écouter.
Douter.
Décider.

_______

Mais, peu à peu, quelque chose change.

_______

Le parquet avance.

_______

Il propose.
Il négocie.
Il décide.

_______

De plus en plus.

_______

Aujourd’hui, une part importante des décisions pénales
ne passe plus vraiment par un juge.

_______

On parle de simplification.

De rapidité.

_______

En réalité,

on raccourcit.

_______

Moins d’audience.
Moins de débat.
Moins de temps.

_______

Et parfois,

plus de juge.

_______

Une peine est proposée.

Quelques minutes pour répondre.

_______

Accepter…
ou risquer pire.

_______

Alors on accepte.

_______

Et la justice avance.

_______

Plus vite.

_______

Mais une question demeure.

_______

Qui juge, exactement ?

_______

Le juge ?

Ou celui qui accuse ?

_______

Parce qu’une justice qui négocie la peine
avant même de juger,

n’est plus tout à fait une justice qui juge.

_______

Et quand le juge s’efface,

ce n’est pas seulement une fonction qui disparaît.

_______

C’est un équilibre.

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Celui qui protège la liberté.

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Quand celui qui accuse prend la main, que reste-t-il du juge ?

Si la question « Le Juge remplacé par le Parquet ? » vous intéresse, cliquez sur l'un des trois onglets suivants :

Justice pénale : l’effacement du juge

La magistrate honoraire Evelyne SIRE-MARIN La justice à contre-emploi »,

, avril-mai 2022) a écrit :

  • Au sein de l’institution judiciaire, la fonction même du juge s’efface au profit du parquet, qui est dépendant du gouvernement de par son organisation et son statut. Progressivement, le procureur se fait juge puisque le parquet rend désormais environ 40 % des décisions pénale.
  • Ainsi, la procédure de comparution préalable de culpabilité (CRPC) ou « plaider coupable », massivement utilisée, est en réalité une négociation de la peine entre le procureur, qui propose une sanction, et l’avocat de la défense, qui n’a que quelques minutes pour l’accepter ou non, encourant le risque, s’il la refuse, de voir le tribunal aggraver la peine par la suite.

  • Des peines d’emprisonnement ferme, jusqu’à trois ans, sont infligées chaque année à l’encontre de milliers de personnes dans des affaires de vols et de petits trafics de stupéfiants, sans qu’un juge intervienne pour s’interroger sur leur culpabilité, sans réelle audience publique, sans véritable défense.

  • La France est en passe d’instaurer une justice sans juge.

  • « Le problème de la police, c’est la justice », clamaient certains groupes de policiers lors de la grande manifestation parisienne du 15 mai 2021. La réalité est tout autre. Dans la nouvelle conception des pouvoirs publics, la justice n’est plus qu’une « chaîne pénale » qui doit homologuer les initiatives policières. Pourtant, ce n’est pas le rôle qui lui est assigné par la Constitution, laquelle énonce dans son article 66 que « l’autorité judiciaire est gardienne de la liberté individuelle ». Cela suppose que les juges contrôlent la validité des procédures policières et s’interrogent sur la culpabilité et les preuves avant de prononcer une condamnation.

La justice s'allège (humour)

Bonne nouvelle : la justice s’allège.

Moins de débats.
Moins de juges.
Plus d’efficacité.

Le Parquet propose la peine,
la défense dispose de quelques minutes,
et tout le monde avance.

Refuser ?
Bien sûr.
Mais à ses risques.

Alors on accepte.

Le juge, lui, n’a pas disparu.
Il valide.

Une présence utile.
Discrète.
Rapide.

Les peines tombent.
Les dossiers circulent.
La chaîne fonctionne.

Certains parlent encore de liberté à protéger.
D’autres, plus modernes, parlent de flux à gérer.

Et au fond, tout va très bien :

la justice est rendue

Ce qui reste du juge

Il ne s’agit pas d’une disparition brutale, ni même d’un effacement visible ; le juge est toujours là, présent dans les organigrammes, assis à l’audience, garant en théorie de la liberté individuelle — mais, dans le mouvement même de la procédure, il s’est déplacé, relégué à une place seconde, presque terminale, là où la décision est déjà en grande partie écrite.

Car, en amont, le Parquet - ou son équivalent - a pris l’initiative : il qualifie les faits, propose la peine, encadre le possible, transforme ce qui devrait être un débat en une offre, parfois à peine négociable, souvent difficilement refusée.
La procédure dite de « plaider coupable » en est l’expression la plus nette : quelques minutes suffisent, dans un bureau ou une salle annexe, pour que se joue l’essentiel — une peine est posée, un choix est exigé, et ce choix n’en est qu’à moitié un, tant le refus expose à un risque supérieur, plus incertain, mais aussi plus lourd.

Dans ces conditions, la défense ne plaide plus vraiment ; elle évalue, elle calcule, elle pèse un danger contre un autre, et, bien souvent, elle accepte — non parce que la vérité a été pleinement discutée, mais parce que le cadre est déjà fermé.

Ce qui, autrefois, relevait du cœur du jugement — entendre, douter, confronter, apprécier — se trouve ainsi déplacé en amont, condensé, simplifié, absorbé dans une mécanique de décision rapide, où la procédure tient lieu de réflexion.

Le juge, lui, intervient ensuite.

Il n’est pas absent, mais son rôle s’est transformé : il ne construit plus la décision, il la vérifie ; il ne tranche plus une incertitude, il valide un accord ; il ne découvre pas une affaire, il en constate l’issue.
Présence indispensable, dira-t-on. Sans doute.
Mais présence de plus en plus formelle.

La justice, ainsi, gagne en fluidité ce qu’elle perd en épaisseur.
Elle traite davantage, plus vite, avec une efficacité qui répond aux exigences contemporaines de rendement et de gestion des flux.
Les dossiers avancent, les décisions tombent, la chaîne pénale fonctionne sans heurts apparents.

Et pourtant, quelque chose s’est imperceptiblement inversé.

Ce n’est plus le jugement qui produit la décision,
c’est la décision qui précède le jugement.

Ce n’est plus le débat qui éclaire la peine,
c’est la peine qui encadre le débat.

Et dans ce glissement silencieux, presque technique, presque indolore,
le juge demeure — mais comme en retrait de ce qui faisait, autrefois, sa fonction première.

Il est encore là, sans doute.
Mais ce n’est plus tout à fait lui qui juge.

La sanction dissuade-t-elle réellement ?

_______

On aime y croire.

_______

Plus la peine est lourde,
plus elle dissuade.

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Simple.

Rassurant.

_______

Et pourtant…

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Rien ne le démontre.

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La plupart des infractions
ne sont pas calculées.

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Elles arrivent.

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Impulsivité.
Colère.
Alcool.
Drogue.

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Pas de calcul.

Pas d’anticipation.

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Et souvent, une conviction.

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“Je ne serai pas pris.”

_______

Pas vu, pas pris.

_______

Comme tout le monde.

_______

Vous traversez parfois trop vite.
Vous conduisez en pensant que ça ira.

_______

Eux aussi.

_______

Alors on alourdit les peines.

Encore.

_______

Sans effet.

_______

Parce que le problème n’est pas la sévérité.

_______

C’est l’absence de certitude.

_______

Et surtout…

l’absence de compréhension.

_______

Personne ne passe à l’acte
avec le Code pénal à la main.

_______

Et pourtant, on écrit.

On durcit.

On promet.

_______

Comme si cela suffisait.

_______

Même la peine de mort n’empêche pas de tuer.

_______

Alors la question devient inévitable.

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Punir plus…

pour dissuader ?

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Ou pour donner l’illusion d’agir ?

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Parce que tant que l’on ne comprend pas
pourquoi l’on passe à l’acte,

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on peut punir.

Encore.

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Et recommencer.

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Autrement.

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Si la peur de la peine suffisait, pourquoi la récidive persiste-t-elle ?

Si la question « La sanction dissuade-t-elle vraiment ? » vous intéresse, cliquez sur l'un des trois onglets suivants :

Le mythe de la dissuasion

Le mythe de la dissuasion

Il est une croyance tenace, presque rassurante : celle selon laquelle la menace de la peine retiendrait le geste, arrêterait l’élan, suspendrait la faute.
Comme si, au seuil de l’infraction, l’individu s’arrêtait un instant, pesait le risque, consultait intérieurement le code, puis décidait — lucidement — de renoncer.

Rien n’est moins certain.

Aucune étude n’est parvenue à établir clairement ce lien que l’on suppose évident entre la sévérité de la sanction et la décision de passer à l’acte.
Et pour cause : nombre d’infractions naissent ailleurs que dans le calcul.
Elles surgissent dans la précipitation, la colère, l’alcool, la fatigue, l’impulsion.
Elles s’inscrivent dans des instants où la raison n’arbitre plus.

Ce que l’on appelle dissuasion suppose une conscience froide, disponible, capable d’anticiper les conséquences d’un acte avant même qu’il ne soit posé.
Or, cette conscience-là est souvent absente là où l’infraction advient.

On dira alors que seule la certitude de la sanction pourrait produire un effet.
Peut-être.
Mais cette certitude n’existe pas.

En pratique, l’auteur d’une infraction n’agit pas parce qu’il a évalué le risque —
il agit parce qu’il croit, ou espère, ne pas être pris.

C’est une logique simple, presque universelle :
pas vu, pas pris.

Elle n’est d’ailleurs pas étrangère à nos propres comportements.
Nous savons, par exemple, qu’à certaines heures de la nuit, une proportion non négligeable de conducteurs circule sous l’emprise de l’alcool ou de substances.
Le savent-ils au point de renoncer à prendre la route ?
Calculent-ils réellement ce risque au moment de tourner la clé de contact ?

Non.

Nous avançons, comme les autres, avec cette conviction diffuse — ou cette indifférence tranquille — que cela ne nous arrivera pas.

Il en va de même pour celui qui transgresse la loi, à ceci près que son état, parfois altéré, le rend encore moins apte à mesurer ce qu’il fait.

Mais qui peut sérieusement soutenir que celui qui s’apprête à commettre une infraction suspendra son geste pour s’interroger sur les subtilités d’un texte légal qu’il n’a pas lu — et qu’il ne lira pas ?

Comme le rappelait Eric DUPONT-MORETTI, avec une lucidité sans emphase :
on ne voit guère de délinquants se promener avec le Code pénal sous le bras avant d’agir.

Reste alors une dernière hypothèse : celle d’un individu capable d’un calcul rationnel, pesant l’avantage de l’acte contre le risque de la sanction.

Mais cet individu-là est précisément celui qui, par disposition, par prudence ou par position sociale, est le moins enclin à commettre une infraction.

Ainsi se referme le paradoxe.

La dissuasion suppose un raisonnement que l’infraction, le plus souvent, exclut.

L'illusion de la sévérité

L’illusion de la sévérité

Il est une autre évidence que l’on répète volontiers, avec une assurance tranquille :
plus la peine est lourde, plus elle dissuade.

L’idée séduit par sa simplicité.
Elle rassure aussi : il suffirait d’alourdir la sanction pour contenir la faute.

Mais cette évidence ne résiste pas longtemps à l’examen.

Aucune corrélation sérieuse n’a pu être établie entre la gravité d’une peine et son effet dissuasif.
L’exemple le plus radical est sans doute aussi le plus parlant : la peine de mort elle-même, encore appliquée dans certains pays, n’a jamais empêché les infractions qu’elle sanctionne.

Si la peur de mourir ne suffit pas à arrêter le geste,
que peut encore la peur d’une peine aggravée ?

L’hypothèse sur laquelle repose cette croyance mérite alors d’être interrogée.

Elle suppose, en creux, un individu rationnel,
capable, avant d’agir, de mesurer la gravité de la sanction encourue, d’en comparer les degrés, et d’ajuster son comportement en conséquence.

Or, cette figure est largement théorique.

Dans la réalité, celui qui passe à l’acte ne procède pas à ce calcul.
Il ne hiérarchise pas les peines.
Il ne s’arrête pas à leur intensité.

Le plus souvent, il ne pense pas à la sanction.

Et lorsqu’on interroge ceux qui ont franchi ce seuil, ils le disent simplement :
ils n’imaginaient pas être pris.
Ils n’envisageaient pas la prison.
Pas cette fois.

Ce qui est en jeu n’est donc pas la lourdeur de la peine,
mais la croyance, toujours renouvelée, d’y échapper.

On alourdit alors les textes, on durcit les réponses, on augmente les seuils -
comme si la loi devait compenser, par sa rigueur, l’absence de prise sur les mécanismes réels de l’acte.

Mais la peine, si sévère soit-elle, n’intervient qu’après.
Elle sanctionne.
Elle ne précède pas.

Et dans cet écart, toujours reconduit,
entre ce que la loi prévoit et ce que l’individu perçoit,

la dissuasion perd sa force supposée.

La répression contre la récidive ?

La répression contre la récidive ?

L’idée est répandue, presque intuitive :
punir empêcherait de recommencer.

La sanction agirait comme une borne,
un rappel suffisamment fort pour dissuader le retour à l’acte.

Mais là encore, la réalité résiste.

Les chiffres de la récidive sont connus.
Ils ne disent pas ce que l’on voudrait qu’ils disent.

Ils suggèrent, au contraire, que l’exécution d’une peine ne suffit pas — et qu’elle peut parfois produire l’effet inverse, notamment lorsque l’emprisonnement se prolonge et enferme davantage qu’il ne transforme.

La prison, telle qu’elle fonctionne, n’est pas toujours un lieu de rupture.
Elle peut devenir un lieu de continuité.

Continuité des parcours fragiles,
continuité des logiques d’exclusion,
continuité, parfois, des comportements eux-mêmes.

À cela s’ajoute une réalité plus matérielle : la surpopulation carcérale, qui réduit l’espace disponible - non seulement physiquement, mais aussi humainement - pour envisager un accompagnement, une réflexion, une reconstruction.

Dans ces conditions, que reste-t-il de l’ambition de prévenir la récidive ?

La peine intervient, elle sanctionne, elle marque.
Mais elle ne cherche pas toujours à comprendre.

Or, comprendre n’est pas excuser.
C’est tenter d’identifier ce qui, dans un parcours, dans une situation, dans une histoire, a rendu possible l’infraction.

Sans ce détour, sans cette attention,
la sanction demeure extérieure à ce qu’elle prétend corriger.

On condamne un acte,
sans toujours interroger ce qui l’a rendu probable.

Et l’on attend ensuite de cette condamnation
qu’elle empêche son retour.

Il y a là une forme d’espoir.

Mais un espoir fragile.

Car tant que la réponse pénale se limite à punir,
sans éclairer ce qu’elle vise,

elle agit après coup,

là où la récidive, elle, se prépare déjà ailleurs.

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