Démissionner ou désobéir ?

Partir libère une conscience. Refuser change un système.

Démissionner ou désobéir ? Partir libère une conscience. Refuser change un système.

"On institutionnalise la surpopulation."  Il part.  Et vous ?

Il dirigeait la prison la plus moderne de Belgique. Il y croyait. Il est parti. Non par lassitude - par intégrité.

Le directeur de la prison de Haren vient de poser un geste que le système judiciaire redoute plus que tout. Sa démission.

Ce soir - des détenus dormiront toujours sur un matelas au sol. Si oui - que faire ?

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Un homme. Une conviction. Un départ.

Jurgen Van Poecke ne partait pas à la retraite. Il ne cherchait pas une promotion.

Il est parti parce qu'il ne pouvait plus.

Il le dit lui-même - avec une clarté qui force le respect : "Je suis venu parce que j'adhérais à cette vision. Mais celle-ci a complètement changé."

À Haren - la prison la plus moderne du pays - tout devait être différent.

La sécurité ne reposait plus uniquement sur des murs et des caméras. Elle reposait sur une relation de confiance entre détenus et personnel. La réinsertion était au cœur du projet - pas seulement l'enfermement.

L'objectif était clair. Ambitieux. Juste.

Aujourd'hui - cette ambition s'est heurtée à la réalité. La surpopulation. Le manque de personnel. Une logique qui a progressivement tout écrasé.

"C'est un sentiment étrange. Un mélange de profonde tristesse et de soulagement. J'aurais volontiers terminé ma carrière ici. Mais pas dans ces conditions."

Ce que les chiffres disent - et ne disent pas

La prison de Haren a été conçue pour un peu plus de 1 100 détenus. Elle en accueille aujourd'hui près de 1 500.

Des centaines de personnes dorment sur un matelas à même le sol. Plus - selon De Tijd - que dans l'ensemble des prisons flamandes réunies.

Deux personnes partagent une cellule de quelques mètres carrés. L'eau chaude ne suffit plus pour tout le monde. Les systèmes de ventilation - pourtant récents - peinent sous la surcharge.

La réalité quotidienne est simple et brutale. Un détenu dort depuis deux mois sur un matelas posé au sol - juste à côté des sanitaires communs. Quand son codétenu se douche - son matelas est mouillé.

Ce n'est pas une métaphore. C'est le quotidien.

Mais les chiffres ne disent pas tout.

Ils ne disent pas la honte. Ils ne disent pas l'épuisement du personnel. Ils ne disent pas ce que ça fait - humainement - de gérer ça chaque jour.

Des formations annulées. Des activités sportives supprimées. Des promenades quotidiennes menacées. Des détenus aux profils incompatibles - faute de place - placés dans les mêmes espaces.

Van Poecke résume : "la surpopulation est un monstre aux multiples visages."

La logique perverse

Van Poecke l'a nommée avec une précision remarquable :

"Une logique perverse s'est installée. Plus nous faisons d'efforts pour survivre à la situation, plus on a l'impression que tout fonctionne encore à peu près. Mais les gens s'épuisent et se détruisent à petit feu."

C'est le piège de tous les systèmes en crise.

Ceux qui tiennent - par professionnalisme, par sens du devoir, par amour du métier - donnent l'illusion que ça fonctionne.

Et cette illusion permet au système de ne pas changer.

Les efforts individuels masquent l'échec collectif. La résistance des uns cautionne l'inaction des autres.

Et quand on envisage de remplacer les lits fixes par des lits superposés pour faire de la place - Van Poecke dit ce que tout le monde pense sans l'oser :

"C'est institutionnaliser la surpopulation."

Quatre mots. Une lucidité absolue.

La quantité contre la qualité - un choix qui ne dit pas son nom

Ce que Haren révèle - au-delà de la surpopulation - c'est un choix.

Un choix que personne n'assume. Un choix que personne n'a formellement décidé. Mais un choix quand même.

Celui de la quantité sur la qualité.

À Haren - tout avait été pensé pour la qualité.

La réinsertion comme objectif. La relation de confiance comme méthode. L'accompagnement comme mission.

C'était une vision exigeante. C'était une vision juste.

Aujourd'hui - cette vision a été sacrifiée.

Pas délibérément. Pas cyniquement. Par accumulation.

Chaque détenu supplémentaire a rogné un peu plus sur la qualité. Chaque matelas posé au sol a réduit un peu plus l'espace humain. Chaque agent manquant a alourdi un peu plus la charge des autres.

Jusqu'au point de non-retour.

Ce n'est pas propre à Haren.

C'est le symptôme d'une justice qui s'évalue en volume.

En nombre de condamnations prononcées. En nombre de dossiers traités. En nombre de détenus gérés.

Jamais en nombre de récidives évitées. Jamais en nombre de réinsertions réussies. Jamais en nombre de victimes protégées durablement.

Van Poecke l'a dit autrement - mais c'est la même réalité :

"Plus nous faisons d'efforts pour survivre à la situation, plus on a l'impression que tout fonctionne encore à peu près."

C'est la définition même du pilotage par le volume.

On produit de l'activité. On génère des chiffres. On donne l'illusion que ça tourne.

Pendant que la mission réelle - protéger, réinsérer, transformer - s'effondre silencieusement.

Nous l'avons dit dans les pages consacrées aux causes :

Un magistrat m'a récemment confié qu'il se sentait "plus comptable que juge."

Van Poecke - à sa façon - dit la même chose.

"Je suis venu ici pour une vision. Cette vision a disparu. Je pars."

Ce n'est pas un aveu de faiblesse. C'est le refus de cautionner un système qui a sacrifié la qualité sur l'autel de la quantité.

Et la vraie question - celle que personne ne pose -

Combien de places supplémentaires faudra-t-il construire avant qu'on accepte de changer de logique ?

Quand partir est un acte de courage

Il y a un geste que le système judiciaire redoute plus que tout.

Pas la critique. Pas le rapport accablant. Pas la protestation syndicale.

La démission.

Parce que la démission dit quelque chose que les autres gestes ne disent pas.

Elle dit : "je ne peux plus cautionner ce que je vois." Elle dit : "ma présence ici est devenue une forme de complicité." Elle dit : "il y a une limite - et je l'ai atteinte."

Jurgen Van Poecke a trouvé cette limite. Et il a eu le courage de la nommer.

La question que ce geste pose - à tous

Ce départ n'est pas seulement celui d'un directeur de prison.

C'est une question adressée à tous ceux qui, dans le monde judiciaire, vivent la même tension - entre ce qu'ils croient et ce qu'ils font.

Le juge

Combien de juges prononcent des peines qu'ils savent inefficaces ? Combien condamnent à la prison en sachant ce qu'elle produit - et ce qu'elle ne produit pas ? Combien savent - au fond d'eux-mêmes - que leur décision ne changera rien ?

Le magistrat qui m'a récemment confié qu'il se sentait "plus comptable que juge" - il vit cette tension chaque jour.

À quel moment dit-on stop ? À quel moment refuse-t-on de cautionner ?

Le procureur

Combien de procureurs poursuivent des infractions mineures - faute de temps pour prioriser - sachant que ces poursuites encombrent des tribunaux déjà saturés ?

À quel moment la conscience professionnelle exige-t-elle autre chose ?

L'avocat

Combien d'avocats - moi y compris - plaident dans un système dont ils connaissent les limites ?

Combien défendent des clients en sachant que la peine prononcée ne changera rien à la trajectoire ?

C'est pour ça que ce site existe. Parce que plaider ne suffit pas. Parce que témoigner est aussi une responsabilité.

Le travailleur social

Combien d'assistants sociaux, d'éducateurs, de psychologues travaillent en prison dans des conditions qui les empêchent de faire leur métier correctement ?

Combien accompagnent des détenus dans des cellules surpeuplées - sachant que tout leur travail sera annulé par les conditions de détention ?

La démission n'est pas la seule réponse

Soyons lucides.

Tout le monde ne peut pas - ni ne doit - démissionner.

Ce n'est pas aux individus de porter seuls le poids d'un système défaillant.

Mais la démission de Van Poecke dit quelque chose d'essentiel :

Il existe un point au-delà duquel rester devient cautionner.

Et ce point - chacun doit le trouver en lui-même.

Ce que ce départ devrait déclencher

Une démission ne change pas un système.

Mais elle peut - si on l'entend - déclencher quelque chose.

Une prise de conscience. Une question. Un débat.

Qu'est-ce qu'on fait de cette prison ? Qu'est-ce qu'on fait de toutes ces prisons ? Qu'est-ce qu'on fait de cette politique pénale qui produit exactement ce qu'elle prétend combattre ?

Van Poecke avait une vision. La surpopulation l'a détruite.

Mais la vision - elle - reste.

Une prison qui prépare la réinsertion plutôt que de l'empêcher. Un système qui accompagne plutôt qu'il n'entasse. Une justice qui protège durablement - plutôt que de gérer des flux.

Cette vision n'est pas une utopie. C'est ce que Haren devait être. C'est ce que la justice devrait être.

Ce qui suit n'engage que moi - et c'est voulu.

Ce que j'aurais envie de dire aux directeurs de prison


Jurgen Van Poecke a choisi de partir.

C'est un acte courageux. C'est peut-être insuffisant.

Permettez-moi d'aller plus loin.

Et si certains directeurs de prison refusaient - tout simplement - d'accueillir de nouveaux détenus ?

Pas de rapport. Pas de protestation. Pas de démission.

Un refus.

"Ma prison est pleine. Je n'accepte plus personne."

C'est illégal. C'est de l'insubordination. C'est mettre sa carrière en jeu. C'est prendre un risque personnel considérable.

Oui.

Et alors ?

Van Poecke a quitté son poste parce qu'il ne pouvait plus cautionner ce qu'il voyait.

C'est très honorable.

Mais sa démission - aussi courageuse soit-elle - n'a pas empêché un seul détenu supplémentaire d'entrer à Haren.

Le lendemain de son départ - quelqu'un d'autre a déjà pris sa place. Madame Sandra Verhaevert.

Et les matelas sont restés au sol.

Un refus d'accueillir - lui - forcerait la décision.
Il dirait au système ce qu'une démission ne dit pas :

"Je ne suis pas seulement épuisé. Je refuse. Pas en mon nom. Au nom de ceux que vous m'envoyez. Et au nom de ceux qui sont déjà là."

La prise de risque

Je ne minimise pas ce que cela implique.

Des poursuites disciplinaires, voire pénales. Une carrière compromise. Une pression institutionnelle considérable.

Ce sont des risques réels. Des risques lourds.

Mais permettez-moi de poser la question autrement.

Quel est le risque de ne rien faire ?

Continuer à accueillir des détenus dans des conditions indignes - c'est aussi un risque.

Le risque de cautionner l'insupportable. Le risque de participer - malgré soi - à ce qu'on dénonce. Le risque de perdre ce pour quoi on a choisi ce métier.

La vraie question n'est pas : est-ce risqué ? C'est : quel risque suis-je prêt à prendre - et lequel ne puis-je plus assumer ?

L'admiration et la fierté

Imaginez.

Un directeur de prison qui dit non.

Pas dans un rapport. Pas dans une lettre de démission.

Dans un acte.

Imaginez ce qu'il ressentirait.

La peur - certainement. L'incertitude - sûrement.

Mais aussi autre chose.

Quelque chose de rare dans ce métier. Quelque chose qu'on ne ressent pas souvent quand on gère des flux, qu'on remplit des tableaux, qu'on colmate des brèches.

La fierté.

La fierté de celui qui a trouvé sa limite - et l'a tenue. La fierté de celui qui a dit : "pas en mon nom." La fierté de celui qui a choisi ses convictions plutôt que son confort.

Cette fierté-là - elle ne s'achète pas. Elle ne se négocie pas. Elle se mérite.

La force du nombre - et du droit

Les autorités judiciaires y réfléchiront à deux fois avant de poursuivre un directeur de prison qui a refusé d'accueillir un détenu dans des conditions indignes.

Parce que le poursuivre - c'est lui donner raison publiquement. C'est admettre qu'on lui demandait l'inacceptable. C'est transformer un acte de résistance en symbole.

Et si plusieurs directeurs font la même chose ?

Mais il y a quelque chose que les autorités savent - même si elles ne le disent pas.

Le risque de condamnation est faible. Très faible.

Parce que ce refus ne serait pas une insubordination gratuite. Ce serait de la désobéissance réfléchie.

Ce serait le refus de poser un acte de torture.

La surpopulation carcérale - dans les conditions que nous venons de décrire - constitue un traitement inhumain et dégradant.

C'est ce que dit la Convention européenne des droits de l'homme (norme supérieure aux lois belges). C'est ce que dit la jurisprudence. C'est ce que disent les organismes de contrôle - en Belgique et ailleurs.

Un directeur de prison qui refuse peut légitimement invoquer cette réalité :

"On me demande d'accueillir un détenu supplémentaire dans des conditions que la Cour européenne des droits de l'homme qualifie de traitement inhumain et dégradant. Je refuse."

Quelle juridiction condamnerait cet homme ? A une peine de prison ? Quelle autorité oserait le poursuivre - publiquement - pour ça ?

Le poursuivre - c'est admettre qu'on lui demandait de torturer. Personne ne veut assumer ça.

Ce que je vous demande

Je ne suis pas directeur de prison.

Je suis avocat pénaliste. Et depuis trente ans - je plaide dans un système que je sais défaillant.

Je ne vous demande pas de tout sacrifier.

Je vous demande de vous poser une seule question.

Si demain - une place supplémentaire vous est demandée - une place qui n'existe pas - une place qui humiliera encore un peu plus celui qui l'occupera -

Êtes-vous prêt à dire non ?

Pour ceux qui dorment sur ce matelas. Ce soir.

Je ne vous parle pas de tout cela en théorie.
Moi aussi, j'ai payé le prix de mes convictions.
J'ai choisi le refus quand cela a été nécessaire.
J'ai assumé les conséquences.
Je ne le regrette pas. J'en suis fier.
Cette fierté - je la reconnais dans le geste de Van Poecke. Et c'est cette fierté-là que je vous souhaite.

Ce que ce refus changerait

Un refus isolé - probablement peu.

Mais dix refus ? Vingt ?

Des directeurs de prison qui, collectivement, disent : nous n'acceptons plus.

Ce serait autre chose.

Ce serait forcer le politique à assumer ce qu'il délègue aujourd'hui aux directeurs de prison - la gestion de l'indigne.

Et refuser - collectivement - d'en être les instruments.

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Mon regard croise le vôtre ?  Allons plus loin ensemble.

L'essentiel
  • La surpopulation carcérale ne se résoudra pas avec des démissions courageuses - mais avec des refus collectifs assumés.
  • Refuser d'accueillir un détenu de plus dans des conditions indignes - c'est refuser de participer à ce que la Cour européenne des droits de l'homme qualifie de traitement inhumain et dégradant.
  • Quelle autorité oserait poursuivre celui qui refuse de torturer ?
Découvrez "L'emprisonnement" sous la loupe

Envie d'en savoir plus sur ma vision de La surpopulation carcérale ?

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Nota bene : La présente "Actualité" s'appuie sur le reportage de Stéphanie Romans publié dans le journal De Tijd le 29 mai 2026.  Les citations de Jurgen VAN POECKE en sont extraites.

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