L'emprisonnement

La réponse par défaut - et ses conséquences

L'emprisonnement La réponse par défaut - et ses conséquences

La prison rend-elle la société plus sûre ?

Si vous croyez que les prisonniers n'ont que ce qu'ils méritent - cette page est faite pour vous.

On enferme pour protéger. C'est ce que l'on dit. Mais un jour, la porte s'ouvre. Et la seule question qui compte alors est brutale, simple, incontournable : l'homme qui sort est-il moins dangereux  ou davantage ? Cette question, on préfère ne pas la poser. Parce que la réponse dérange.

Et la réponse la plus inattendue - celle qui change vraiment tout - se révèle à ceux qui liront jusqu'au bout.

1. Ce qui déraille

Une histoire simple

Il a 23 ans.

Première condamnation.
Pas un monstre.
Pas un cas désespéré.

Juste quelqu'un qui a fait un mauvais choix.

Le juge hésite.
Puis tranche :

Prison.

Quelques mois plus tard

Il a perdu son travail.
Son logement.
Ses repères.

Sa famille vient moins.
Puis plus du tout.

En détention, il apprend autre chose :
comment contourner les règles.
Comment survivre.
Comment ne pas se faire avoir.

Il ressent de la honte.
Puis de la colère.
Puis du rejet.

Pas contre lui. Contre la société.

"Ancien détenu." Une étiquette qui ne s'efface pas.

Le jour de la sortie

Il sort.

Mais il ne retrouve rien.

Pas de travail.
Pas de logement.
Pas d'aide.

Seulement une étiquette :

"Ancien détenu."

Il recroise les mêmes personnes.
Les mêmes habitudes.
Les mêmes réflexes.

Et souvent…

Il recommence.

Ce ne sont pas des anomalies. C'est le système qui fonctionne normalement.

La prison en chiffres (en Belgique)

65 % des détenus récidivent dans les 3 ans suivant leur sortie.
45 % seront réincarcérés.
3 500 condamnés attendent d'être incarcérés - faute de place.
1 000 malades mentaux sont emprisonnés - faute de place en hôpitaux psychiatriques.
500 gardiens manquent.
100 infirmiers manquent.
60 % des détenus sont incarcérés pour des infractions liées aux stupéfiants.
700 détenus dorment chaque nuit à même le sol.

Ce ne sont pas des anomalies. C'est le système qui fonctionne normalement.

 

2. Pourquoi ça déraille

 

La prison n'est pas un vide

C'est un milieu.

Un milieu où l'on apprend.
Où l'on observe.
Où l'on s'endurcit.

Un milieu où l'on rencontre ceux que l'on n'aurait jamais dû rencontrer.
Un milieu où l'on devient parfois ce que l'on n'était pas encore.

La prison fabrique ce qu'elle prétend combattre.

 

Ce que la prison retire

Le travail.
Le logement.
Les repères.
La dignité - parfois.

Elle éloigne les proches.
Elle distend les liens.
Elle isole.

Et dans cet isolement, quelque chose se transforme.

La frustration s'accumule - lente, silencieuse, quotidienne.
Elle ne disparaît pas.
Elle attend.

À la sortie, elle prend une autre forme :

La colère.

Quand la prison fracasse, la société finit toujours par payer.

Ce que la prison ne soigne pas

Les addictions.
Les fragilités psychiques.
Les parcours cabossés.

Rien n'est vraiment pris en charge.
Ou si peu.

Et pourtant, on espère.
On espère qu'en sortant, tout ira mieux.

Sans préparation.
Sans accompagnement réel.
Sans reconstruction.

Sur quoi repose cet espoir ?

Sur une illusion.

Ce que le juge cherche à prévenir - la récidive - est précisément ce que la prison contribue à nourrir.

Le pari du juge

Sauf exception, un juge ne prononce pas une peine ferme dès la première infraction.

La prison n'intervient qu'au terme d'un parcours.
Un parcours fait de sanctions progressives - amendes, sursis, avertissements.

Si finalement la prison est prononcée, c'est parce que ces réponses antérieures n'ont pas suffi.

Le juge fait alors un pari.
Le pari que la prison marquera une rupture.
Qu'elle constituera un choc suffisamment fort.
Qu'elle sera le point d'arrêt d'une trajectoire.

Mais ce pari est rarement gagné.

Car ce que le juge cherche à prévenir -
la récidive -
est précisément ce que la prison, dans de nombreux cas, contribue à nourrir.

Comme si l'intensité pouvait réparer l'échec.

Le cercle

Condamnation.
Prison.
Sortie.
Récidive.
Retour.

Toujours le même.

Et face à ce cercle, on répond comment ?

Par plus de peine.
Plus de sévérité.
Plus d'enfermement.

Comme si l'intensité pouvait réparer l'échec.

 

Ce que disent les experts

Marc Nève — Avocat pénaliste et Président du C.C.S.P.

"Rares sont les magistrats qui connaissent la réalité carcérale. J'en connais beaucoup qui n'ont jamais mis les pieds dans une prison."

Philippe Mary - Criminologue, Professeur à l'Université Libre de Bruxelles

"Les juges ont tendance à penser que la prison est la seule vraie peine. Il y a une faute claire et nette des facultés de droit."

"On est en train de remplir les prisons avec des types qui n'y ont rien à faire."

Ce n'est pas la durée de l'emprisonnement qui influence la récidive. Ce sont les conditions de sortie.

Ce qui aggrave encore

L'âge joue un rôle déterminant.
Les jeunes adultes de 18 à 24 ans récidivent deux fois plus que les personnes de 45 à 54 ans.

Le passé pénal pèse lourd.
74 % de récidive pour ceux ayant déjà été condamnés deux fois.
35 % pour ceux sans antécédents.

Mais surtout - et c'est l'enseignement le plus important :
ce n'est pas la durée de l'emprisonnement qui influence la récidive.
Ce sont les conditions de sortie.

Une sortie sans préparation, sans accompagnement, accroît fortement le risque.
Un dispositif de réinsertion structuré le réduit de manière significative.

On finit toujours par devenir ce que les autres voient en nous.

Le regard qui écrase

En prison, l'homme devient un dossier.
Un numéro.
Un coupable.

Le regard posé sur lui ne relève pas.
Il juge.
Il enferme.
Il réduit.

Alors il se défend.
Il se ferme.
Il emporte ce regard avec lui à la sortie.

Car on finit toujours par devenir ce que les autres voient en nous.

 

3. Ce qui pourrait changer

 

Changer de question

Ce n'est pas :
"Faut-il punir ?"

C'est :
"Qu'est-ce qui empêche vraiment de recommencer ?"

Tant qu'on refusera d'y répondre,
on continuera à enfermer, libérer, et recommencer.

 

Préparer la sortie - dès l'entrée

Marc Nève est formel :

"La meilleure manière de donner un sens à la détention, c'est de travailler dès le départ à un plan de détention — déterminer le projet de vie à la sortie. On dispose de tous les moyens pour ce faire dans la loi actuelle. Mais cela n'existe pas."

La réinsertion ne s'improvise pas.
Elle se prépare.
Dès le premier jour.

 

Réserver la prison à ceux qui en ont besoin

Philippe Mary le dit sans détour :

"C'est un gaspillage de moyens financiers hallucinant. Tous les spécialistes montrent que l'extension des prisons n'est pas la solution."

En Belgique, 60 % des détenus sont incarcérés pour des infractions liées aux stupéfiants.
1 000 malades mentaux sont en prison faute de place en hôpital psychiatrique.

Ces personnes n'ont rien à faire en prison. Elles ont besoin de soins - pas de cellules.

Réserver la prison à ceux qui représentent un danger réel,
c'est la rendre plus efficace pour ceux qui y sont vraiment à leur place.

 

Traiter ce que la prison ignore

Les addictions.
Les troubles psychiques.
La précarité.

Ces réalités ne disparaissent pas avec la sanction. Elles attendent - et elles récidivent.

Une justice efficace ne se contente pas d'enfermer. Elle cherche à interrompre ce qui produit la répétition.

Et puis il y a ce que les réformes ne peuvent pas faire - mais qu'un homme peut faire pour un autre.

 

4. La solution que personne n'attendait.

"On grandit à la hauteur de la bienveillance reçue."

Ce n'est pas de la naïveté.
C'est une réalité documentée.

Un détenu traité comme un être capable de changer
a davantage de chances de changer.

Ce que l'on voit dans un homme finit par déterminer ce qu'il devient.

C'est une des vérités les plus anciennes de la psychologie humaine.
Et une des plus ignorées dans nos prisons.
 

J'en ai été témoin.

Pas dans les livres.
Pas dans les études.

Dans un couloir de prison. Dans une salle d'audience. Dans les yeux d'un homme qu'on avait cessé de regarder - et qui, le jour où quelqu'un l'a enfin vu, a commencé à changer.

Pas superficiellement.
Pas le temps d'une bonne résolution.

Profondément. Durablement.

Comme si ce regard avait atteint quelque chose
que les années de sanctions n'avaient jamais touché.
   

Imaginez quelqu'un qui voit autre chose qu'un dossier. Qui voit un homme. Qui lui dit - avec ses yeux, avec sa présence : "tu vaux beaucoup mieux que ce dossier."

Dans un endroit où personne ne vous a jamais regardé ainsi - ce regard change tout.

Ce n'est pas de la magie. Et pourtant - c'en est presque. 
 

Pas besoin de budget. Pas besoin de réforme. Pas besoin de circulaire.

Ce n'est pas une technique. Ça ne s'apprend pas dans un manuel.

Ça vient de l'expérience. De la sincérité. Du cœur.

Un regard qui ne juge pas. Qui n'enferme pas. Qui ouvre.

Un regard qui sonne faux ne change rien.
Un regard qui vient du cœur - change tout.
 

   

Sa puissance est incalculable.

Une récidive évitée est invisible.
Une vie reconstruite ne fait pas les journaux.

Mais elle est là. Réelle. Et presque miraculeuse.
  

Ce n'est pas un système qui change un homme.
C'est un autre homme.

L'essentiel
  • La prison protège - le temps qu'elle dure.
  • Mais si l'homme qui sort est plus fragile, plus en colère, plus isolé qu'à l'entrée - qui protège-t-on vraiment ?
  • La vraie protection ne vient pas de la sévérité de la peine. Elle vient du regard qu'on pose sur celui qui la subit.
Vers mon actualité "La surpopulation carcérale"

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